Esprit critique - Revue électronique de sociologie
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Vol.03 No.10 - Octobre 2001
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Numéro thématique - Automne 2001
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Les rapports sociaux sur Internet: analyse sociologique des relations sociales dans le virtuel
Sous la direction de Jean-François Marcotte
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Articles
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L'écran comme nouveau territoire des relations sociales
Par Martine Arino

Introduction

      Notre quotidien est envahi par les écrans de toutes sortes avec lesquels nous rentrons en contact, du réveil matin, à la programmation de nos appareils ménagers, en passant par le distributeur bancaire, pour finir avec la télévision et l'ordinateur. L'écran est devenu un regard sur le monde. C'est un "cadre naturel" au sens de Goffman, espace physique sur lequel apparaît le cybermonde. Au travers de cette fenêtre, nous sommes en train de vivre trois transformations anthropologiques.

      Ces trois transformations définissent pour l'anthropologue Marc Augé, "La surmodernité"[1].

      La première est celle de l'excès de temps dû à la surabondance d'informations, d'événements. "...l'excès de temps que l'on définira d'abord comme la condition de "surmodernité", en suggérant que du fait même de ses contradictions, elle offre un magnifique terrain d'observation...".[2] Cette figure d'excès entraîne une crise de la signification. Pour chaque individu, l'histoire peut sembler un phénomène imminent, qui marcherait sans cesse sur ses talons, multipliant pour l'individu les occasions de se confronter à la nécessité de comprendre.

      La seconde transformation est celle de l'excès d'espace, sur les écrans nous pouvons voir la planète. C'est le rétrécissement de la terre grâce aux différents moyens de transports. Dans cette surabondance spatiale s'inscrit l'excès d'information.

      Ces deux figures de transformations nous conduisent à la "multiplication de ce que nous appellerons "non-lieu" par opposition à la notion sociologique de lieu associé par Mauss et toute la tradition ethnologique à celle de culture localisée dans le temps et l'espace."[3]

      Et pour finir la dernière figure, la sphère de la singularité et de son culte dans l'individualisation des références. Celle-ci se trouve illustrée dans l'individu-monde et du monde qui lui renvoie une image de lui comme totalité souveraine.

      Ces trois excès caractérisent le cyberespace qui n'est pas uniquement un moyen de communication mais aussi et surtout un moyen d'existence.

      Nous sommes conduits à la problématique de la signification et de ses institutions dans une société de communication sans distance où le développement des interfaces de plus en plus portables permet le contact permanent avec sa communauté.

      Nous tenterons de montrer que le cyberespace est une nouvelle entité spatio-temporelle, que celle-ci est un système complexe se nourrissant de signes informatifs qui apparaissent dans différents cadres d'où émerge le sens.

      Cet article n'a pas l'ambition d'épuiser le sujet mais d'esquisser les contours de la question.

I. Le cyberespace, un autre temps

      A la notion de temps réel dans laquelle les territoires réels se dissolvent, s'ajoute celle de temps fractal. Dans "l'Homme symbiotique"[4], Joël de Rosnay développe la notion de temps fractal: "Avec la notion de temps fractal, apparaît celle d'un espace-temps en forme de mousse de bière, avec des bulles de temps de densités différentes. Dans certaines, la vitesse d'écoulement du temps est très rapide, dans d'autres le temps semble dilué." Les différentes densités des bulles correspondent à différents niveaux d'organisation, mais elles ont toutes la même structure d'ensemble, ce qui en fait des objets fractals. Ces bulles évoluent vers du plus en plus complexe suivant la quantité et la qualité d'informations stockées. Elles s'auto-organisent et s'ordonnent en fonction de leurs densités temporelles, ainsi elles sont toutes reliées. Elles sont crées par un système complexe, ici en l'occurrence l'homme. Ce temps fractal anéantit les processus de territorialisation, de production d'espace, pour aboutir sur un espace neutre, un "non-lieu", qui n'est plus territorial, mais apparaît à l'écran. Il n'est donc pas une ressource épuisable, mais un flux illimité. On assiste à une métamorphose de la question sociale, où l'exclusion rimera avec l'immobilité.

      Le cyberespace est composé de bulles temporelles fractales qui se nourrissent de l'information fabriquée par l'homme. Il est de la pensée extériorisée et accessible à tous du moment que l'on est connecté.

      L'information et sa représentation prend ici toute son importance. Comment une donnée peut-elle se transformer en information?

II. Des signes à l'écran

      L'internaute perçoit un écran avec des données qui s'affichent. Ces données sont une phénoménologie de substitution. Umberto Eco illustre parfaitement ce phénomène: "...je me rends compte que ce que je vois n'est pas un verre mais l'image d'un verre (bien qu'il y ait des cas de trompe-l'oeil où je ne me rends pas compte que l'image est une image), les inférences perceptives que je mets en jeu pour percevoir quelque chose (et certainement sur la base de types cognitifs antérieurs) sont les mêmes que celles que je mettrais en jeu pour percevoir l'objet réel."

      Cette phénoménologie de substitution est produite par les signes qui sont un "médium pour la communication dune forme."[5] Tout signe est triadique, c'est à dire qu'il nécessite la coopération de trois instances qui sont le signe S (ce qui représente), l'objet O (ce qui est représenté) et l'interprétant I qui produit leur relation. "une perception produit la présence à l'esprit d'un interprète particulier d'un autre objet que l'objet d'expérience directe."[6] Cet autre objet est un signe, il y a donc bien une différence entre être et être représenté. C'est ce qui fait dire à Pierre Lévy dans son dernier ouvrage[7]: "Sur le web, tout est sur le même plan. Comme le disait un consultant américain à un responsable d'IBM, un enfant s'y trouve à égalité avec une multinationale."[8] L'Internet bouleverse les rapports sociaux car il offre l'égalité phénoménologique, c'est à dire la même possibilité à être représenté dans l'esprit de l'internaute.

      Mais pour que ces données se transforment en information, il faut que l'esprit de l'internaute soit informé par le signe, c'est à dire qu'il retienne la forme qui est communiquée. C'est ici que les sociologies du structuralisme génétique de Pierre Bourdieu et l'analyse institutionnelle permettent de comprendre que le processus de socialisation avec l'exercice de la violence symbolique de la société institutrice a orienté l'expérience de l'individu. Ce dernier devient un interprète des normes. Pour que l'individu puisse reconstruire la totalité de la forme communiquée, il faut qu'il partage "l'habitus" de la communauté virtuelle à laquelle il est connecté. Selon les concepts de la sociologie interactionniste, on peut considérer que chaque monde social est porteur de cadre de référence. Ainsi, l'information perçue doit s'intégrer dans des savoir-faire pour produire de la connaissance dans une culture bien déterminée, sinon elle sera perdue.

      Le nouvel enjeu des rapports sociaux repose sur la connexion, la capacité à lier. Ce qui n'est pas sans rappeler le pouvoir des administrateurs de réseau[9], des propriétaires de listes...qui peuvent le manipuler en un seul click. S'il existe une égalité phénoménologique dans l'apparition à l'écran, celle-ci ne se retrouve pas dans l'usage de la technique.

      Le cyberespace devient un espace de pensée connective où les nouveaux enjeux de pouvoir reposent sur la capacité de créer des réseaux. Au cadre social développé ici se superpose un autre cadre celui de la technique.

III. La construction du sens, un jeu de cadres

      Goffman, à partir de l'expérience des loutres de Bateson cherche à comprendre comment s'organise l'expérience subjective de chacun, "comment construit-il la réalité du monde?"[10] Pour ce faire il inventera la notion de cadre, "toute définition de situation est construite selon des principes d'organisation qui structurent les événements -du moins ceux qui ont un caractère social- et notre propre engagement subjectif. Le terme de "cadre" désigne ces éléments de base."[11] En ce sens, l'écran constitue un premier cadre sur lequel vient se superposer le cadre de fonctionnement qui repose sur les cadres techniques et sociaux.

      L'internaute navigue dans un univers de signes constitué dune multiplicité de cadres, dans lesquels il ne peut percevoir qu'une partie et ne pas reconstruire la totalité. ces différents cadres sont enchâssés dans une structure globale réticulaire. Si l'on change de cadre alors "une autre réalité se met en place, qui donne un sens différent aux éléments qui la composent."[12]

      De la défaillance de l'activité de cadrage viendrait un problème de communication, engendrant un changement de signification. A chaque click, l'internaute fait bouger les cadres et c'est une autre totalité significative qui apparaît.

      Ce qui nous permet de dire que la notion de cadrage renvoie aux prémisses de l'émergence du sens, qui sont des contraintes d'interprétation.

      L'écran est à la fois un support technique, une fenêtre culturelle sur le monde et un moyen d'accéder à des informations, un dispositif de connaissance.

Conclusion

      Les sciences sociales, l'anthropologie, l'ethnologie, la sociologie ...avaient pris l'habitude de découper dans le monde, des espaces existants d'identifier les sociétés et les cultures comme des totalités pleines de sens, à l'intérieur desquelles les individus trouvaient de la signification. C'est ce qui donnait sa pertinence au concept de socialisation et de lien social. Claude Lévi Strauss dans son oeuvre "Anthropologie Structurale" a également montré comment l'espace permet de penser les relations sociales dune culture. Dans l'espace spatial se projettent les institutions de la signification, où l'étude de la disposition circulaire des campements sioux... permettait d'accéder à l'idée que les indigènes se faisaient de leurs structures sociales.

      Aussi avec l'arrivée des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication les méthodes d'investigation des sciences humaines sont remises en cause. Les anciens concepts ne sont plus valides. Face à une nouvelle organisation sociale réticulaire qui devient de plus en plus complexe, il est urgent d'appréhender ces phénomènes sous l'angle de la complexité. Il ne s'agit pas d'analyser d'un côté les représentations des internautes et de l'autre celle du cyberespace mais de les penser ensemble.

      Pour aborder cette complexité, il faut faire table rase de notre tradition culturelle qui réduit la réalité à des phénomènes binaires, d'action/réaction. Aussi, nous pensons que la sémiotique triadique de C. S. Peirce ouvrent ces pistes aux sociologues et anthropologues... car comme le souligne Robert Marty: "D'emblée, nous voyons que la prise en charge des phénomènes sémiotiques dans toute leur complexité nécessitera au moins d'avoir recours:

  • à une théorie de la perception, puisque les sens seuls nous fournissent des données sur le monde extérieur,

  • à une phénoménologie qui traite de la présence à l'esprit des objets perçus ici et maintenant et/ou antérieurement au moment présent,

  • une sociologie qui permette de rendre compte des variations différentielles que l'on peut observer, aussi bien entre cultures différentes qu'à l'intérieur d'une même culture, quand on considère les objets qui sont présents à l'esprit des interprètes ayant chacun la même perception,

  • une théorie de la représentation qui organise la coopération des trois champs précédents et constitue avec eux une théorie sémiotique, c'est à dire un savoir formalisé donnant lieu à une méthodologie rigoureuse d'analyse et de production des phénomènes sémiotiques."[13]

  •       La société n'a jamais connu un développement égalitaire, celle-ci non plus mais nous devons nous réjouir de l'interconnexion entre les hommes.

    Martine Arino
    Doctorante en Sémiotique et communication. Pr Robert Marty [14]
    Chargée d'enseignements au département de sociologie de l'Université de Perpignan
    Université de Perpignan
    Laboratoire de Théorie des Systèmes

    Notes:
    1.- AUGE Marc, "Non-Lieux Introduction à une anthropologie de la surmodernité", La librairie du XXe siècle, Paris, Seuil, 1992.
    2.- AUGE Marc, 1992, p. 42.
    3.- AUGE Marc, 1992, p. 48.
    4.- ROSNAY Joël DE "L'homme symbiotique", Seuil, Paris, 1995.
    5.- Charles Sanders Peirce MS 793.
    6.- Robert Marty, http://www.univ-perp.fr/see/rch/lts/marty/comm-pub/comment-com-cadre.htm
    7.- LEVY PIERRE, "World philosophie", Paris, édition Odile Jacob, 2000.
    8.- LEVY PIERRE, 2000, p 161.
    9.- C'est un sujet que nous avons développé dans le mémoire DEA, ARINO MARTINE (sous la direction de ROBERT MARTY), "Analyse sémiotique de la mise en réseau des différents services de l'Université de Perpignan", Université de Perpignan, 1999.
    10.- WINKIN Yves -"La nouvelle communication", textes recueillis et présentés par WINKIN, Yves; textes de BATESON, Gregory, GOFFMAN, Erving, HALL, Edward, et WATZLAWICK, Paul - Paris, Éditions du Seuil, "Points",1984, p 99.
    11.- CORCUFF PHILIPPE, -"Les nouvelles sociologies" Nathan Université, collection 128, Paris, 1995, p. 99.
    12.- CORCUFF PHILIPPE, 1995, p. 56.
    13.- Robert Marty, http://www.univ-perp.fr/see/rch/lts/marty/comm-pub/comment-com-cadre.htm
    14.- marty@univ-perp.fr
    Références bibliographiques:

    ARINO (M), "Approche sémiotique des logiques implicationnelles du chercheur en sciences humaines", la revue communication des organisations, GREC/O sous la direction de Hugues Hotier, Bordeaux, 2001.

    ARINO (M), "La sémiotique dans les pratiques de communication (sous la direction de R. Marty)", Actes du 3ème Colloque Groupe de Recherche en Information et Communication (cric), l'Harmattan, 2001.

    ARINO (M), pré-actes du 3ème Colloque Groupe de Recherche en Information et Communication (cric) http://www.cric-france.com/: "Analyse sémiotique de l'incidence des NTIC sur les échanges interindividuels dans une situation de travail collaboratif", décembre 2000.

    AUGE (M) "Non-Lieux Introduction à une anthropologie de la surmodernité"-Paris, La librairie du XXe siècle, Seuil, 1992.

    Bourdieu (P) et Passeron (JC), "La reproduction", Les éditions de Minuit, Paris, 1970.

    CORCUFF (P), "Les nouvelles sociologies" Nathan Université, collection 128, Paris, 1995, p. 99

    LEVY (P), "World philosophie", Paris, édition Odile Jacob, 2000.

    Lourau (R), "L'analyse institutionnelle", Les éditions de Minuit, Coll. Arguments, Paris, 1970.

    Marty (C) et Marty (R), "99 réponses sur la Sémiotique", Réseau Académique de Montpellier, CRDP/CDDP, Montpellier, 1992.

    Marty (R), "L'Algèbre des signes, Formalisation et extension de la sémiotique de C.S. Peirce", Thèse de Doctorat d'État, Université de Perpignan, 1987.

    Morin (E), "Introduction à la pensée complexe", ESF, Paris, 1990.

    ROSNAY, Joël DE "L'homme symbiotique", Seuil, Paris, 1995. Site Web; http://come.to/robert_marty.

    WINKIN (Y), "La nouvelle communication", textes recueillis et présentés par WINKIN, Yves; textes de BATESON, Gregory, GOFFMAN, Erving, HALL, Edward, et WATZLAWICK, Paul - Paris, Éditions du Seuil, "Points",1984, p 99.

    Notice:
    Arino, Martine. "L'écran comme nouveau territoire des relations sociales", Esprit critique, vol.03 no.10, Octobre 2001, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.fr
     
     
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