Esprit critique - Revue électronique de sociologie
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Vol.04 No.08 - Août 2002
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Compte rendu critique
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La violence totalitaire. Essai d'anthropologie politique
Par Georges Bertin

Ouvrage:
Michel Maffesoli. La violence totalitaire. Essai d'anthropologie politique. Desclée de Brouwer 1999, rééd augmentée. 343 pages (1ère éd PUF, 1969).


     Dans la postface au présent ouvrage, Pierre Sansot écrit: "il s'est produit en France une assez étonnante éclipse de la pensée politique... sans doute parce que le politique en tant que tel était nié comme instance autonome. On l'avait un peu trop réduit à un statut super structurel dont l'Etat semblait être la plus parfaite expression... Seulement il s'est trouvé que le politique n'était pas aussi transparent qu'on nous l'affirmait. Il nous a joué, durant ce demi-siècle, toutes sortes de tours..."

     Encore le célèbre sociologue du sensible ne s'exprimait-il pas au soir du 21 avril 2002, et la violence de certaines images suffirait, à elle seule, à nous rappeler la nécessité de penser le politique au-delà de lui-même pour lui faire retour.

     C'est ce à quoi cette nouvelle édition de "La Violence totalitaire" nous convie, manière neuve de penser le politique parce qu'à la fois originée et orientée, au sens où Corbin, et sans doute aussi Guénon, nous avaient appris à lire le politique chez Platon et Aristote.

     Oeuvre donc d'un penseur du social, parue la même année que "La Société du spectacle" de Guy Debord, et joignant dans le même coup ses dénonciations à celle de Toynbee et de Montesquieu.

     Maffesoli échafaude là une conceptualisation sur la distinction devenue classique mais bien délaissée entre pouvoir et puissance, quand le pouvoir est tout entier du côté de la technique et de sa mise en oeuvre structurelle: la démocratie. Et de rappeler que l'art de gouverner consiste à appliquer un système de forces à un autre.

     Vingt-trois ans plus tard Bourdieu devait écrire "l'éthique linguistique la plus simple met en jeu un réseau complexe et ramifié de forces historiques entre le locuteur, doté d'une autorité sociale spécifique (i.e. le pouvoir) et son interlocuteur ou son public"[1].

     Il faisait alors écho au Maffesoli de 1969: "c'est bien le propre du cléricat que d'établir des médiations et par là de fonder son utilité. Le propre du pouvoir étant d'assurer la suprématie d'une caste cléricale qui a pour fonction d'atomiser le corps social ou plus exactement d'être le point de passage pour les relations sociales".

     Et Maffesoli de décrire les formes du pouvoir politique:

  • le parti, lequel représente, en raccourci, et en condensé la perspective totalitaire inscrite dans la langue étatique,
  • le conservatisme, tout pouvoir politique est conservateur puisqu'il s'agit de substituer à un pouvoir faible un pouvoir fort,
  • l'idéologie technicienne quand la technique orientée comme fin tend à la réalisation de l'Un par le biais de la modélisation.
  • le principe d'autorité, ce qu'il appelle le présupposé obéissance d'où découle le goût du travail bien fait, la figure du chef investi d'une mission, etc.
  • le monopole de la parole entraînant soumission et dépendance...

     Face à ces figures du pouvoir politique dans leur socialisation, Michel Maffesoli montre ce qu'elles masquent de potentialité dans le vivant sociétal, de ruptures, de discontinuités, de différences, ignorées voire déniées. Car, on ne montre pas seulement les forces sociales comme des choses, il faut reconnaître la nécessité contraignante qui les régit. Et d'évoquer le retour du refoulé social lorsque le pouvoir, dans le cadre des ses organes bureaucratiques, écoute une opinion qu'il n'entend pas et quand la multiplicité des sondages d'opinion enquêtes et autres subterfuges d'animation sociale s'inscrit pour lui dans ce leurre généralisé (p55).

     Car le pouvoir politique, loin de structurer le lien social - occupé qu'il est à généraliser la séparation - échoue à se saisir de ce dynamisme de la puissance collective. Ce qui devient essentiel, dès lors, est de saisir le charme de la communauté, sa vie, comme condition essentielle de la sienne là où le pouvoir ne s'adresse qu'à des atomes qui lui sont indifférents.

     A l'époque où il écrivait ses lignes, Michel Maffesoli ne connaissait certes pas l'évolution sociétale que nous venons de constater, aussi, il est tout à fait instructif de voir à quel point il l'anticipait faisant oeuvre de sociologie, au sens plein, soit lecture et sensibilité du social.

     Il décrivait alors les traits de la puissance sociale, à l'inverse du schéma précédent, dans leur articulation:

  • les mythes et utopies qui président au développement des groupes particuliers, ainsi les mythes révolutionnaires, dans leurs diverses assomptions: utopie, messianismes, millénarismes, paraclétisme, et leurs incarnations historiques: le Règne du Fils de Joachim de Flore, institution étatique de Karl Marx, recherche du royaume développé par Desroches, Nouvelle Jérusalem des chrétiens notamment protestants. A ce sujet, nous renvoyons également le lecteur aux travaux de Lauric Guillaud[2] sur les mythes fondateurs de l'Amérique et les mouvements sociaux qui les ont incarnés, des sectes protestantes aux élites de Lumières.
  • les micro évolutions qui constituent la vie quotidienne, actions fondatrices alternatives aux structures instituées, "comme forces jouant avec les forces de la vie sociale" et qui se reconnaissent dans les figures des laissés pour compte: persécutés, hérétiques, poètes, romantiques, anonymes qui donnent un sens à la banalité du vécu, font état d'une nouvelle temporalité échappant à la voie royale de l'histoire progressiste (p.63). Un puissant lien communautaire les tient ensemble quand il prend en compte la vitalité sociale, celle là qui échappe au temps programmé. Son explosion se lit, de fait, dans les ratés de la vie quotidienne, dans ses ruptures plus ou moins violentes, dans les formes du refus plus ou moins codées, dans les indifférences vis-à-vis de l'institution, les désinvestissements multiples.

     Là encore, la lecture du social le plus contemporain illustre la pertinence de ces analyses et nous savons quelles formes ce vitalisme peut revêtir face aux pouvoirs institués jusqu'en leurs voies les plus perverses, littéralement...

     Ceci étant posé, dans toute son actualité, l'auteur explore les formes des processus violents et leurs modalités d'expression historiques. Il développe longuement l'exemple des forces révolutionnaires, et leur efficacité, dont il souligne à quel point elle tient aussi aux affinités électives qu'entretiennent entre elles les formes des diverses révolutions. Ceci explique aussi leur échec, quand la référence en un au-delà, vecteur de vitalisme, se dégrade en projet devenant lui-même étranger aux individus qui le rêvent. Et d'évoquer les dimensions sacrificielles et chaotiques du projet révolutionnaire quand la libido révolutionnaire investit le désir d'éternité dans un monde vécu comme opaque et étranger. Le mythe de la jouvence éternelle (Age d'Or, recherche du royaume) est ici de retour s'appliquant aux sociétés modernisées et décevantes.

     Effervescences sociales dont Mafffesoli nous dit, après Durkheim, qu'il s'agit d'un capital précieux qu'il faut savoir capter, utiliser à bon escient, soit plutôt exalter l'imaginaire social que le réprimer en le rationalisant, ce à quoi s'exercent avec constance tous les gouvernants de nos sociétés technocratiques, prenant là même le risque de voir se développer d'abord de manière souterraine la violence sociale.

     L'espérance révolutionnaire est de fait refus de l'économique, à l'inverse de la nostalgie d'une totalité parfaite, quand l'égalisation / généralisation y est garante du bonheur total (Le Meilleur des Mondes).

     Dans les tréfonds chaotiques des sociétés (Castoriadis parlait de magma), la violence archétypale fondatrice, renoue avec les mythes des origines, dans la démesure, l'excès, elle garantit la régénération du social. Pourtant, la Révolution n'atteint jamais son but, prise qu'elle est dans l'antagonisme de l'intensité du présent et la perspective historique de l'avenir. Car c'est bien quand le problème de l'avenir se pose, quand l'immobilité et l'intensité du présent, spécificité des sociétés traditionnelles sont rompues, quand se présente la course contre le temps, la production inaugurant le règne du progrès, quand le cadre collectif n'et plus vécu pour lui même mais comme moyen, que l'on assiste à la désagrégation du lien organique, où ce qui était de l'ordre de la subordination dans les sociétés traditionnelles, se voit rejeté comme obstacle à la marche royale de l'humanité et renvoie le social à la parcellisation, celle des individus. Est de fait posée la question de l'égalité abstraite comme principe de productivité.

     L'homme civilisé placé dans le mouvement d'une civilisation qui s'enrichit continuellement de pensées, de savoirs, de problèmes, peut ainsi se sentir las de la vie et non comblé par elle (p.191). Le progrès et l'immortalité se fondent sur une vie sans qualité et la maîtrise toujours plus poussée du réel brisant le cycle organique du microcosme et du macrocosme. Le désenchantement est au rendez-vous de cette course perpétuelle. On voit ici combien le discours politique et les assauts du rationalisme et des discours de maîtrise, de transparence et leurs surenchères auxquels se livrent les héros de l'énarchie et par voie de conséquence la cohorte des organisateurs se trouvent en porte à faux dans cet épuisement du sens de la vie sociétale.

     L'idéologie de service public qui accompagne ce mouvement et se réalise pleinement dans la bureaucratie ne peut qu'accentuer la dilution du social dans une atomisation individualisante alors que le social réclame de l'agglutination, du lien. Le sursaut centralisateur, voulant restaurer la solidarité oubliée aboutit en fait à renforcer la violence de l'imposition totalitaire des sociétés directoriales gérées par les grands corps de l'Etat au nom de principes scientifiques, toutes les revendications qui ne rentrent pas dans les moules pré-construits étant jugées suspectes par des commis érigés en souverains, des bureaucrates imposant leur loi à toute la société.

     Car, vouloir amener l'homme social à une vérité rationalité, c'est oublier les contingences et le contradictoriel, c'est oublier que la passion et l'affectivité viennent toujours déranger les plans les mieux établis. C'est aussi entrer dans les voies de la coercition qui entreprend toujours de redresser ce qui n'est pas conforme au bonheur, la société parfaite étant celle dont rien ne vient troubler les valeurs établies, le justicier est à son service qui, sommeillant dans chaque réformateur, n'hésite pas à recourir à la contrainte, celle des camps et celle du contrôle social, violence toujours au service du perfectionnement humain! C'est ainsi que l'Etat s'engage au nom de l'éthique de la sécurité, véritable substitut de la divinité. On sait que cela entraîne soumission et dépendance quand la régulation sociale n'est plus intégrée dans le système de don/contre-don mais imposée par surveillance généralisée. Si le panopticon est un instrument de tyrannie ce n'est pas dans l'esprit de ses promoteurs, puisque visible de tous, il est pourtant de fait à l'origine de l'imposition généralisée. Ainsi, établir des tuteurs pour l'ensemble de la vie sociale aboutit à étouffer la solidarité organique naturelle ou spontanée. La logique de l'organisation étatique aboutit à la massification sur la base de l'individualisme érigé en principe quand, comme l'avait bien vu un Burckhardt, le refus de la complexité se trouve au germe de toutes les tyrannies.

     A l'encontre de ces tendances lourdes, le maintien des contradictoires par exemple du pouvoir et de la science est sans doute un des moyens pour lutter efficacement contre l'organisation technocratique et mortifère. Car, pour Michel Maffesoli, c'est la prise en charge par les organismes étatiques de l'ensemble de la vie sociale qui favorise l'irresponsabilité et la non maîtrise de sa propre existence, au coeur du processus de la violence totalitaire.

Georges Bertin

Notes:
1.- Bourdieu Pierre, Réponses, le Seuil, 1992, p.118.
2.- Guillaud Lauric, Histoire secrète de l'Amérique, Paris, Ph. Lebaud éd. 1998.

Notice:
Bertin, Georges. "La violence totalitaire. Essai d'anthropologie politique", Esprit critique, vol.04 no.08, Août 2002, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.fr
 
 
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