Esprit critique - Revue électronique de sociologie
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Vol.04 No.12 - Décembre 2002
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Compte rendu critique
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La Violence de l'histoire
Par Jean-Philippe Melchior

Ouvrage:
Philippe Engelhard, La Violence de l'histoire, Arlea, coll. "Essais", Paris, 2001, 356 pages.


Auteur:
Docteur en sciences politiques, diplômé de philosophie, Jean-Philippe Melchior enseigne le droit du travail à l'IUT-GEA du Mans. Ses principaux travaux ont porté sur la gauche française (Une gauche en quête de sens, L'Harmattan, 1994), les questions nationale et européenne (Marianne déboussolée, Edition de l'Aube, 1996, L'Etat entre Europe et Nation, Agone, 1999).Il a publié récemment (printemps 2002) à la revue Agone, "Libéralisme et nouveau mode de contrôle des salariés".


     Ce livre est passionnant et le plus souvent convaincant pour au moins trois raisons. D'abord, parce qu'il réussit à faire ce que, après Alain Besançon[1], on peut appeler de l'histoire philosophique au sens où la mise en perspective et la comparaison permettent de donner du sens à l'histoire et de rendre intelligibles des phénomènes sociaux et politiques actuels. Ensuite, parce que le fil directeur de la démonstration reste toujours visible. Les développements érudits consacrés au statut des symboliques dans la structuration des sociétés, à l'effondrement progressif et inéluctable depuis la Renaissance des éléments constitutifs de cette symbolique - qui va engendrer perte de sens, désarroi et violence - à la propension à de nouvelles violences dans les sociétés fragilisées par certains traumatismes, ne nous font pas oublier l'urgence qui s'impose à nous pour recréer une nouvelle symbolique qui doit être celle du droit et de l'éthique et pour relever les défis immenses auxquels l'Humanité est confrontée. Enfin, parce que l'auteur met en pratique l'exigence selon laquelle il faut tenir en même temps le bout de la logique rationnelle et celui de l'émotion: "la lutte intelligente contre la pauvreté a elle-même un contenu symbolique" (p.353).

     Si la plupart des développements sont remarquables, notamment ceux consacrés au relativisme ainsi que le chapitre "Histoire et Violence", quelques réflexions plus critiques s'imposent sur un certain nombre de points.

1. La crispation identitaire de la nation serbe qui s'est traduite, comme le précise l'auteur à juste titre, par la réactivation de moments symboliques de l'histoire nationale (bataille du champ des merles) s'explique aussi par l'échec du projet fédéral de la seconde Yougoslavie et la disparition des principaux repères de la société (camp socialiste, autogestion, fédération) qui avaient réussi précisément à, sinon faire oublier, du moins contenir les vieilles rancoeurs à l'égard des voisins, croates par exemple. Autrement dit, dans cette triste affaire yougoslave, le passé n'a pu jouer un rôle important qu'en raison de facteurs économiques et politiques on ne peut plus contemporains. Ce que l'auteur semble négliger à notre avis.

2. Concernant "les communautés africaines, maghrébines ou d'Europe de l'Est qui, en dépit de qualités souvent attachantes, ne brillent que modérément par leur sens du bien commun" (p. 70), il est nécessaire de rappeler que ni la société française dans son ensemble, ni les principales organisations politiques de gauche (PS, PCF) n'ont fait grand-chose durant des décennies pour aider à l'intégration de ce qu'il faut appeler la classe ouvrière immigrée (voir les travaux de Gérard Noiriel[2]). La présence significative de jeunes immigrés de la seconde génération sur les listes électorales ne date que des élections municipales de 2001. Et comme l'auteur le souligne par ailleurs, c'est elle qui, occupant souvent les emplois les moins qualifiés, a d'abord (dès la fin des années 70) subi les effets dévastateurs du chômage de masse (de la ghettoïsation à l'échec scolaire). Alors comment dans ces conditions reprocher cette faiblesse du sens du bien commun à des communautés à qui l'on n'a toujours pas accordé le droit de vote aux élections locales. Un tel droit serait une preuve authentique de l'intérêt que nous accordons au droit à la dignité.

3. La lutte contre la délinquance aux Etats-Unis selon le principe de la tolérance zéro (p. 114 et 332) s'inscrit dans une stratégie de criminalisation de la pauvreté qui concerne en tout premier lieu les noirs et les latinos. À l'atrophie des dimensions sociales de l'Etat (qui s'est accentuée durant les présidences Clinton) s'articule une hypertrophie de l'Etat pénal. En d'autres termes, les pauvres qui le sont de par leur faute ont intérêt à bien se tenir! Ce modèle redoutable qui vise à l'enfermement des pauvres (après leur ghettoïsation) n'est pas franchement nouveau. Les hôpitaux généraux ont joué aux XVIe et XVIIe ce rôle (voir Muchembled, Farge, Foucault). Ce qui est inquiétant c'est qu'il soit repris par des gouvernements de pays dits démocratiques qui n'ont eu de cesse de s'attaquer depuis un quart de siècle aux principaux instruments de redistribution et de protection de l'Etat social. (Pour les Etats-Unis, voir les travaux de Loïc Wacquant). Pour la France, j'ai essayé de montrer (Melchior, 1999) que la répression - comme principal mode de résolution de la délinquance et de l'insécurité - était vouée à l'échec tant que les mécanismes de production de cette délinquance ne sont pas enrayés: à savoir le chômage massif et de très longue durée dans certaines cités, la ghettoïsation, la disparition de certains services publics... Sur le point précis du caractère incivil et asocial de certains jeunes issus de l'immigration, un facteur important doit être retenu: face au mépris et à l'exploitation dont ont été l'objet leurs parents (et surtout le père), placés au final dans l'impossibilité d'intégrer la société française, ces jeunes qui eux aussi subissent l'échec et le racisme ordinaire (à l'embauche, dans les discothèques...) rejettent avec violence tout ce qui ressemble à l'humiliation subie par leurs aînés (voir les travaux de S. Beaud et M. Pialoux[3]). Il y a, à cet égard, confirmation de la thèse de la violence récurrente défendue dans l'ouvrage: ce que la société française a fait subir aux immigrés (à l'usine et hors de l'usine) lui revient en pleine figure.

4. Concernant la Révolution russe (p.119). "La violence inouïe" ne se déclenche pas en 1917 (d'ailleurs la révolution de février est relativement pacifique et l'insurrection d'Octobre fait peu de victimes) mais dès l'été 1914. C'est au bout de deux ans et demi d'offensives et contre-offensives plus ou moins désastreuses et de pénurie généralisée que les masses russes se soulèvent. Sans vouloir minimiser le poids de la violence accumulée au cours des siècles, notamment celle du servage, je pense que c'est d'abord celle de la guerre qui provoque 1917.

5. Les chiffres et les analyses d'Alain Bauer - qui s'est autoproclamé expert en sécurité - sont "contestables et douteux" pour d'autres experts, policiers et magistrats. Bauer préside AB Associates, société de consultants en sécurité. Il a tout intérêt à produire des audits alarmistes car ils suscitent en retour une demande de sécurité plus grande de la part des maires. Prix de l'Audit (d'après Libération du 16 juillet 2001): entre 100 000 et 900 000 francs.

     J'en arrive à deux questions qui sont évidemment beaucoup plus fondamentales.

6. La domestication du capitalisme est un des quatre grands défis énumérés dans la conclusion. Le capitalisme, à l'heure de la mondialisation et donc du déploiement de ses capacités les plus mortifères, est-il régulable, donc susceptible de favoriser dans son cadre maintenu l'avènement d'un monde meilleur? Quelques remarques s'imposent: une sur la méthode, trois sur le fond. Sur la méthode. Ce que l'on peut reprocher à la démonstration, c'est de ne pas discuter le bien-fondé de ce défi. Il est posé comme une évidence légitime. Sans partager cette perspective, l'auteur aurait pu envisager celle du dépassement du capitalisme. Sur le fond. Est-il vraiment souhaitable de domestiquer le capitalisme? Dans la mesure où il est, en grande partie, responsable des nombreux maux de l'Humanité décrits et dénoncés par l'auteur, on a quelques difficultés logiques à comprendre la nécessité de le rendre plus présentable.

a) L'a-t-il déjà été? On peine à trouver une période qui pourrait incarner une sorte d'âge d'or moral du capitalisme.

b) La domestication présuppose que les "grands" de ce monde (actionnaires des multinationales, grandes puissances - à commencer par les Etats-Unis dont la capacité de nuisance n'a jamais été aussi grande -, la bande des quatre (FMI, Banque Mondiale, OMC, OCDE)), (Hardt et Negri[4] rassemblent toutes ces composantes sous le concept d'Empire) acceptent de renoncer à la marchandisation de toutes les activités humaines, au libre-échangisme absolu qui dévaste les fragiles économies du Sud, aux plans d'ajustement structurel, à la liquidation de la démocratie, donc du politique... Ils ne le feront que contraints par un rapport de forces qui leur serait défavorable (au plan national, les acquis sociaux comme les grandes libertés publiques ont toujours été gagnés par de vastes mobilisations ou de durs combats, et après avoir subi bien des défaites). Mais en admettant qu'une telle configuration politique soit atteinte, on ne voit pas trop pourquoi il faudrait s'arrêter en si bon chemin, et ne pas justement dépasser le capitalisme. Car procéder à quelques changements importants (toiletter le capitalisme), pour que rien ne change quant au fond signifie accepter un retour de l'Humanité dans les mêmes ornières à plus ou moins long terme.

c) Le sentiment de justice dont Ph. Engelhard fait à juste titre grand cas est certainement le plus malmené de nos jours. Et ce ne sont pas les ratiocinations de Rawls (comme celle selon laquelle l'inégalité peut croître, si les pauvres voient leur situation s'améliorer) qui pourront légitimer l'exploitation économique, la domination et l'exclusion qui frappent la très grande majorité des habitants du monde. Triptyque consubstantiel du capitalisme, que celui-ci fonctionne ou non en pseudo-démocratie. Car on ne peut parler de démocratie lorsque la sphère économique échappe complètement aux citoyens et doit-on ajouter de plus en plus aux Etats. Ce qui pose les problèmes du statut de la propriété des moyens de production, de l'utilité de ce qui est produit, des conditions sociales et environnementales de la production, des conditions de l'échange, notamment avec les pays pauvres, etc. Ce qui est vrai, c'est que les inégalités croissent sans que les pauvres voient leur sort s'améliorer. En réalité, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Le dernier rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) constatait récemment que "pas moins de 100 pays ont connu un recul économique sérieux au cours des trente dernières années. En conséquence, le revenu par habitant y est inférieur à ce qu'il était il y a dix, quinze, vingt, voire trente ans". No comment!

7. Quant aux vecteurs capables de répondre aux défis définis, on attend une réponse politique qui aurait mérité certains développements.

Jean-Philippe Melchior

Notes:
1.- Cette notion est développée par Alain Besançon dans sa préface au livre de Martin Malia, Comprendre la Révolution russe, Le Seuil, Paris, 1980.
2.- Voir notamment Le creuset français, Histoire de l'immigration, Le Seuil, Paris, 1988.
3.- Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Fayard, Paris, 1999; La Fabrique de la haine: contre les politiques sécuritaires et l'apartheid social, L'Esprit frappeur / Dagorno, 2002.
4.- Michael Hardt, Antonio Negri, Empire, Exils Editeur, Paris, 2000.

Notice:
Melchior, Jean-Philippe. "La Violence de l'histoire", Esprit critique, vol.04 no.12, Décembre 2002, ISSN 1705-1045, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.fr
 
 
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