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Eté2009 - Vol.12. No. 02

Note de lecture - Robert Vuarin, L'homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel

Sylvie Chiousse
Docteur en sociologie et anthropologie, Sylvie Chiousse est directrice scientifique de la revue Esprit Critique, elle est rattachée au LAMES - Laboratoire méditerranéen de sociologie (Aix-Marseille Univ, CNRS, UMR 7305)

Robert Vuarin et L’homme indivisible

Contribution à une sociologie

du social individuel

PUP, Aix-en-Provence, 2009   

Sylvie Chiousse

Les PUP, Publications de l’université de Provence viennent d’éditer un ouvrage hommage à Robert Vuarin, intitulé L’homme indivisible, Contribution à une sociologie du social individuel (Aix-en-Provence, 2009).

Robert Vuarin a longtemps été enseignant et chercheur au département de sociologie de l’université de Provence, chercheur au LAMES (Laboratoire méditerranéen de sociologie, MMSH, Aix-en-Provence) et au LPED (Laboratoire Population, Environnement, Société). Il est décédé en 2004, alors qu’il rédigeait une habilitation à diriger des recherches.

Cet ouvrage publié aujourd’hui par les PUP évoque rapidement ici son métier d’enseignant et surtout, par la publication d’une partie de son HDR, propose en quelque sorte un bilan de son itinéraire intellectuel, de ses avancées, constructions et déconstructions, à partir des divers terrains d’enquêtes et questionnements qui ont jalonnés sa carrière et sa vie.  

Á l’aune de la question en est « la » sociologie ? peut aussi pointer celle de « Et maintenant comment l’enseigner ? ». Un extrait d’une interview réalisée par Philippe Vitale en postface nous donne alors une idée sur la façon dont Robert Vuarin a « appris » la sociologie, l’a envisagée et transmise en qualité d’enseignant :  

« Je fais ce cours avec une préoccupation qui est de donner aux étudiants quelques armes devant une gigantesque difficulté qui est celle de la divergence théorique, de la multiplicité théorique. Bon, ce n'est pas la peine de rentrer dans les détails sur cette diversité mais, bon, quand j'étais étudiant, ici, le choix était entre le structuralisme et le marxisme ou le fonctionnalisme ; y'avait le fonctionnalisme aussi mais tout ça a été très déconsidéré. Faire des études en socio, c'était choisir son camp. Ce n’était d'ailleurs pas une chose très consciente, très réfléchie ; et approfondir, participer à des débats critiques à ce courant auquel on s'identifiait et extérieur…

Aujourd'hui, c'est plus du tout comme ça que ça se passe. Le champ théorique de la sociologie a complètement éclaté. Donc, ça a perdu ce côté pratique. Mais en même temps c'est certain que ça a gagné en débats, en scientificité. Mais il reste quand même un gigantesque problème qui, à mon avis, se pose aux étudiants, enfin, qui doit leur poser un sérieux problème : quoi choisir ? Faut-il choisir ? » 

Son parcours de chercheur nous livre aussi quelques éléments de compréhension sur la façon dont on peut appréhender « la » sociologie, son évolution et ses transformations.  

Les premiers travaux de Robert Vuarin s’attachaient à la sociologie du monde rural, puis ses enseignements à l’université de Provence ont porté sur la sociologie du développement et du tiers monde, et ses derniers enseignements ainsi que ses ultimes travaux de recherche portaient – rapidement dit – sur l’individualisation.

Au regard de ses diverses publications et de cette énumération, il semble au préalable difficile de trouver un véritable fil conducteur entre la sociologie du monde rural, la sociologie du développement et la protection sociale en Afrique et la sociologie de l’individu… ce fil conducteur existe pourtant et l’auteur, dans la perspective de la rédaction de son habilitation à diriger des recherches, tire en quelque sorte le bilan de ses activités, implications, bifurcations et déplacements thématiques successifs et nous livre dans cet ouvrage, avec autant de pudeur que de pertinence, son cheminement intellectuel et la cohérence – à postériori – de celui-ci.

Et finalement, du travail initial sur les procès d’individualisation dans les sociétés africaines, des sociétés holistes en quelque sorte à la sociologie des théories de l’individualisation et l’individualisation du social, il n’y a – presque – qu’un pas, qui, à la fin de la lecture semble naturel et allant de soi. On baigne simultanément et/ou successivement dans le domaine du holisme et de l’individualisme, des questionnements sur la société et l’individu en sociologie. L’auteur explique ainsi le principe adopté pour organiser son HDR :  

« Le but est de rechercher, au-delà d'une succession sinon hasardeuse du moins conjoncturelle de thèmes de travail sur une vingtaine d'années, une cohérence imposée par un des sous-systèmes de la transformation sociale de cette période, qui associe trois "domaines" ou "champs de la vie sociale" : le processus d'individualisation, la "fonction" de protection et l'appropriation sociale des procédures de transmission naturelles (l'hérédité) et sociales (l'héritage) ».  

On doit à Francis de Chassey la préface retraçant l’itinéraire intellectuel de Robert Vuarin et intitulée très justement Robert Vuarin, un sociologue en son temps. D’une sociologie des collectifs paysans ou africains à une sociologie de l’individu contemporain.

Très modestement et avec beaucoup d’humour, Francis de Chassey soupçonne d’avoir été invité à participer à cet ouvrage hommage, parce qu’il était retraité et « censé avoir du temps »…

La lecture de cette préface montre pourtant combien ce choix a été judicieux. Car même si Francis de Chassey n’a connu que tardivement Robert Vuarin et son engagement citoyen, intégrant un même groupe de réflexion et d’analyse politique et sociale appelé alors « Espace sans nom » ou ESN, il est sans doute un de ceux qui a pu le mieux saisir, apprécier et donc valoriser son cheminement intellectuel – ayant mené lui-même des recherches sur les questions de solidarité en Afrique, puis plus tard travaillé sur « l’histoire de la tension paradigmatique entre holisme et individualisme méthodologique comme matrice disciplinaire des sciences sociales ».

Ayant côtoyé Robert Vuarin alors que celui-ci était en pleine rédaction de son habilitation, il évoque ainsi les quelques versions et parties de chapitres qu’il a eu en main, approfondissant dans son article les réflexions pointées par l’auteur et le requestionnant à son tour.  

Faisant le pendant « à la préface amicale, pudique et heuristique de Francis de Chassey », Philippe Vitale n’a pas démérité en rédigeant quant à lui la postface de cet ouvrage. Il a, pour sa part, plus longuement connu Robert Vuarin. Il en a en quelque sorte les deux faces d’un même miroir, ayant été l’étudiant de Robert Vuarin avant d’en être le collègue enseignant-chercheur au département de sociologie de l’université de Provence et au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES) à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme d’Aix-en-Provence. Il nous explique ainsi :  

« Étudiant, j'avais […] été très intéressé par ses cours, alors labellisés Sociologie du tiers monde où nous étaient présentés successivement les pensées de Louis Dumont, Maurice Godelier, Rosa Luxemburg, Karl Marx, de l'École de Francfort… J'avais retrouvé le même plaisir lorsque, quelques années plus tard […] j'eus la chance de participer à son enseignement Le processus d'individualisation. Ma contribution à ce cours fut l'occasion d'échanger avec Robert Vuarin, de connaître un peu plus précisément le chemin parcouru depuis la Sociologie du tiers monde jusqu'à cet enseignement sur l'Individualisation qui conjuguait, curieusement à mes yeux, les œuvres de Raymond Boudon, Emile Durkheim, Alain Ehrenberg, Norbert Elias, Sigmund Freud, Michel Maffesoli… ».  

Philippe Vitale évoque ainsi la pédagogie de l’enseignement de la sociologie vue par Robert Vuarin. Travaillant sur les curricula, Philippe Vitale avait d’ailleurs eu l’occasion de l’interviewer notamment sur un projet de DESS, devenu depuis un master professionnel de l’université de Provence. Dans les dernières lignes de son article de postface, il laisse ainsi la parole à Robert Vuarin expliquant alors proposer à ses étudiants « une archéologie des paradigmes qui agissent dans la diversité du paysage sociologique actuel mais qui ont une signification politique au moment où ils apparaissent », tentant « de reconstruire une espèce d'unité historique des traditions culturelles auxquelles s'inscrit la socio ou les sociologies ». Á eux ensuite d’y trouver leur miel et de faire leur chemin. 

« Y'a toujours une chose qui m'a fait terriblement suer : c'est l'académisme. Une sorte de compilation des idées, des théories, des concepts, etc. C'est peut-être une question d'origine sociale mais, moi, je fonctionne plutôt, j'intègre plutôt ce que la vie me demande d'intégrer. Faire un bilan théorique, c'est pas tellement comme ça que je fonctionne. Ce qui veut dire que j'ai de gigantesques trous de culture, y compris sociologique. Mais l'avantage, c'est que là où y'a pas de vide, y'a du plein, du plein intégré. Ca s'harmonisait avec ce que je faisais… »  

disait alors Robert Vuarin !!  

Les trois longs textes recueillis qui sont au cœur de cet ouvrage posthume ne montrent pas de vide, loin s’en faut et font bien état d’un plein, plein intégré… qui aurait dû, si la vie lui en avait laissé le temps, aller beaucoup plus loin encore, et nous ouvre en tout cas les portes pour avancer à sa suite.

De manière pour le moins ironique, le premier texte présenté en chapitre préliminaire a été intitulé par son auteur « Ma vie, mon œuvre »… Robert Vuarin expose alors son parcours, sa fascination première pour l’archéologie, avant de transférer sa curiosité « vers des ancêtres contemporains ou des fossiles vivants », obligé alors de se tourner en quelque sorte vers la sociologie pour pouvoir étudier l’ethnologie, un premier travail académique sur le Népal [1], avant de s’engager finalement plus durablement sur la sociologie rurale [2] – « l’ethnologie elle-même, à cette époque, tournait son regard vers les terrains français, ruraux d’abord puis citadins ».

Sa rencontre dans les années 1980 avec Yves Goussault l’a ensuite amené « vers cette discipline synthétique de la sociologie, de l’anthropologie, de l’économie et de la politique, mais aussi de la théorie sociologique et de la pratique sociale d’accompagnement du changement, qu’est la sociologie du développement ». C’est ainsi que pendant près d’une quinzaine d’années, Robert Vuarin a travaillé sur le terrain africain des solidarités et de la protection sociale [3].

Participant finalement d’une recherche collective sur l’individualisation en Afrique, ses dernières recherches l’ont conduit à se préoccuper plus précisément de l’objet sociologique « individu » et questionner « la sociologie de l’individu » et tous les travaux plus ou moins récents sur ce thème.  

Partant de ces éléments, Robert Vuarin nous invite alors à : 

« re-parcourir à l'inverse ma biographie intellectuelle, de comprendre comment ce trajet approximatif reflète le mouvement historique, sachant que tout reflet signifie inconscience et déformation. J'essaierai donc de retrouver une logique de changement social dans une mixture de logiques personnelles et collectives investies sans système dans mon travail sociologique ».  

Et il reprend ainsi ses premiers travaux pour les actualiser au regard de ces nouveaux enjeux.

De la question du développement ou de l’opposition développement / sous-développement, on passe ainsi à un « nouveau sous-système de transformation » « articulant les trois pôles de l’individualisation, de la protection et de la transmission, dans un cadre d'observation qui peut être schématiquement signalé par le terme de "mondialisation" ».

Pour légitimer la mise en relation de ces trois pôles, l’auteur va en montrer leur interdépendance en abordant successivement, deux à deux, protection et individualisation (avec l’institutionnalisation et l’autonomisation de la protection mais aussi l’individualisation de la protection institutionnelle), procès d’individualisation et de transmission (« individu de la sociologie » et « sociologie de l’individu »), transmission et protection. 

Le document suivant intitulé Globalisation, protection, « humanitation » date de 2002 et s’attache par exemple à la forme que va prendre la solidarité dans une société individualiste en voie de mondialisation.

Internationalisation, globalisation, mondialisation, les termes s’entrechoquent pour signifier que le processus en question se ramène à « un déplacement (en cours) des espaces de régulation, du niveau national vers des niveaux plus larges (plurinational ou mondial), variable selon les domaines concernés et donc actuellement hétérogènes ou "pluriel" » ; étant désormais dans la supranationalité – sur la scène du planétaire – Robert Vuarin en vient alors à parler d’humanitation des cadres sociaux, considérant ainsi une sorte d’unification des peuples et d’extension de chacune de leur société globale à l'humanité toute entière, rappelant l’anthropo-nationalisation ou le passage à l’humanité-nation d’Elias.  

« L'humanitation serait cette double dynamique contradictoire d'extension du collectif et de densification de l'individu, totalisation à un niveau supérieur d'une part et individualisation plus accentuée de l'autre ». 

Les Apports récents de « la sociologie de l’individu » est le troisième document qui constitue cet ouvrage. Robert Vuarin s’attache alors à une comparaison des travaux sociologiques sur l’individu à partir des années 1980 avec ceux de leurs prédécesseurs [4].

Il reprend ainsi et schématise toute l’histoire de la pensée du social entre holisme méthodologique et individualisme méthodologique. Et nous voyageons simultanément et successivement dans les temps de l’individualisme possessif de Locke et de l’utilitarisme de Hume à l’évolutionnisme de Comte et de Spencer ; nous passons de Mauss et Durkheim aux théories de l’action de l’école de Chicago ou de Touraine, de l’individualisme méthodologique de Boudon aux effets de composition, aux réseaux et à l’interactionnisme de Goffmann et à la détermination réciproque d’Elias… L’étude développe largement le modèle durkheimien de la modernisation individualisante.

J’avoue avoir attendu à un moment ou à un autre, au détour d’une page, une référence aussi à Roger Bastide et son principe de coupure par exemple. De manière sans doute bien plus pertinente, Robert Vuarin prolonge son raisonnement en évoquant Louis Dumont – séparation et autonomisation des champs du social. Il opère une transition avec Elias, après en avoir préalablement conclu que le concept d’individu désigne pour la sociologie un objet relationnel et que la modernisation substituerait à la prédominance de la relation d’identité le renforcement réciproque des relations d’ipséité et d’altérité (selon le ipse, idem, alter de Ricoeur). La dernière partie du document approfondit et analyse les travaux des sociologues de cette fin de XXe siècle que sont, entre autres dans le domaine, Robert Castel et Christine Haroche, Alain Erhenberg, Michel Wieviorka et son triangle de la différence, Jean-Claude Kaufmann…

Et puis…  

« Là il se fait tard, on est fatigué et on va dormir… »  

et on n’a pas de conclusion plus aboutie qu’une note que reprend Francis De Chassey où Robert Vuarin lui expliquait :  

« Il manque enfin la conclusion, l’examen sérieux de la solution ; il n’y a pas à opposer individu et société parce que ce sont deux échelles différentes d’un phénomène unifié, mais il y a à construire l’opération du changement d’échelle et à définir les concepts susceptibles de fonctionner sur ces deux échelles et de rendre compte de leur articulation (concepts "commutatifs") ».  

Cet ouvrage posthume en hommage à Robert Vuarin invite ainsi à poursuivre la voie tracée et comme l’a terminé Francis de Chassey dans sa préface :  

« Livrer ce qu’il a écrit et le vivifier par la lecture est bien une des meilleures manières de lui rendre hommage et cette transmission me paraît, avec la mémoire affective, une des victoires limitées mais possibles de l’individu sur la mort […] car les problèmes qu’il traite sont au cœur non seulement de la sociologie mais de toute la pensée contemporaine. Je voudrais encore dire que son style a cette vertu particulière qu’il abonde en larges citations des auteurs qu’il étudie et entre lesquelles son propre texte établit un tissu conjonctif. De la sorte, la lecture et relecture attentive et respectueuse qu’il a faite lui-même, vous avez l’impression de la faire à votre tour, pour ainsi dire par-dessus son épaule, et d’accéder déjà, grâce à lui, à l’auteur même, ce qui vous donne envie d’y aller voir effectivement. Quand ensuite vous ouvrez vous-même le livre de cet auteur – ce que j’ai fait pour presque tous ceux qu’il cite et que j’étais pourtant censé avoir lu – vous allez plus vite et avec plaisir à l’essentiel. Enfin, arrivé au terme du chemin qu’il a parcouru sans pouvoir le tracer jusqu’au bout comme il aurait voulu, libre à vous de le faire et de le faire vôtre ».  

L’invite tient et se maintient, c’est une porte ouverte. Et comme le disait Robert Vuarin lui-même à ses étudiants :  

« Vous n'êtes pas sur les gradins, vous êtes sur la pelouse… ».  

Á chacun donc d’aller à sa suite, pour comprendre, cerner, saisir où en est la sociologie et jusqu’où encore nous pouvons avancer.



[1] Une thèse d’ethnologie « avortée » dit-il, sous la direction de Lucien Bernot, portant sur les Tharus du Teraï népalais.
[2] 1982, Le recours à la terre, Thèse pour le doctorat de troisième cycle de sociologie, Université d'Aix-Marseille I.
[3] En dehors des nombreux articles sur ce thème à partir de 1985, il publie en 2000 un ouvrage intitulé Un système africain de protection sociale au temps de la mondialisation ou Venez m'aider à tuer mon lion… (L'Harmattan, 232 p.). 
[4] Voir aussi son article en 1997, « Un siècle d'individu, de communauté et d'État. Une lecture sociologique : Durkheim, Dumont, Maffesoli, Elias », (35p.) dans A. Marie, R. Vuarin, F. Leimdorfer, J.F. Werner, E. Gérard, O. Tiekoura, L'Afrique des individus. Itinéraires citadins dans l'Afrique contemporaine (Abidjan, Bamako, Dakar, Niamey). Paris, ed. Karthala, 329 p.