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Eté2010 - Vol.13. No. 01

Editorial 

Présentation du numéro

Brahim Labari
Enseignant-chercheur en Sociologie (HDR) Université d'Agadir - Maroc Membre associé du laboratoire CNRS "Genre, Travail et Mobilités", Université Paris Ouest Membre associé du CESEM/HEM http://labaribrahim.unblog.fr/

Les identités méditerranéennes et leurs recompositions à l’heure de la mondialisation

 

« La Méditerranée à l’heure de la mondialisation », voici une entreprise qui s’ajoutera certainement à d’autres qui se sont saisies de cette région pour en comprendre les mutations et les invariants. Pari aride compte tenu de la difficulté de la tâche et du programme ambitieux qu’il sous-tend.

Il y a quelques décennies, la Méditerranée est assimilée à une auberge espagnole dont les contours restent largement ouverts et flous. Depuis la fameuse thèse de Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (Braudel, 1949), où l’auteur bouleverse l’épistémologie historique d’alors en se focalisant sur l’histoire longue de cet espace et non sur l’événement en lui-même, en l’occurrence le règne du monarque Philippe II, les productions s’apparentent à des fragments, tantôt anthropologiques (Tozy et Albera (dir.), 2005), tantôt politiques (Leca, 1977).

 

L’objet de cette livraison est de présenter des fragments de la Méditerranée à l’heure même où ce vaste espace connaît quelques remous (tension entre les rives nord et sud au sujet des migrations, la question de la régulation du fait islamique dans les sociétés européennes) et suscite moult projets (l’Union pour la Méditerranée pour ne citer que le plus illustre). La Méditerranée peut aussi être appréhendée par des études empiriques ciblant l’une ou une partie de l’ensemble, c’est tout l’enjeu des papiers présenté dans ce numéro thématique.

 

Nous innovons en opérant la partition suivante pour ce dossier thématique. La première partie s’articule explicitement autour de la Méditerranée dans le processus de la mondialisation. La seconde comporte des textes en annexe se rapportant peu ou prou à la problématique qui nous occupe dans le présent dossier.

 

Tous les contributeurs à ce numéro thématique, pour la plupart issus du pourtour méditerranéen, portent un regard neuf et novateur, celui du XXIe siècle, sur cette aire culturelle. Signe, ô combien emblématique de cette jeunesse et de cette fraîcheur, les contributeurs ont livré des propos empiriques sur le fait migratoire et sur ses prolongements problématiques.

 

Relier, repousser, dissuader, s’implanter, parcourir, entreprendre, co-développer, toute cette panoplie d’actions a été approchée, dans la plupart des cas, par des enquêtes de terrain. Il y a à la fois au Sud une jeunesse désenchantée rêvant de rejoindre et de fouler le sol de l’Eldorado « nordique » (Touba), il y a ceux qui ont déjà franchi le rebucon et se sont établis durablement, et pour certains fondus dans la société d’accueil, témoignant ainsi d’une indétermination identitaire (Plas), il y a aussi une partie qui rebrousse chemin pour entreprendre dans le pays d’origine, s’appuyant en cela du capital social et familial (Madoui).

 

Il convient de souligner, toujours dans ce type de rationalité économique, une mondialisation à la sauce méditerranéenne comme en témoigne la mise en avant de l’argument du voisinage, de l’affectivité par les patrons délocalisateurs au Maroc, au côté des arguments classiquement du ressort de la science économique, en passant par le positionnement ambivalent par rapport à la politique d’attraction du capital européen développée par l’État marocain (Labari).

 

En cela la Méditerranée n’est pas seulement un espace géographique, mais un instrument dédié à des convergences économiques entre la rive nord et la rive sud. Elle est aussi une arène marquée par une hybridation identitaire si l’on se penche sur le cas précis de l’île de beauté (Casula) sans oublier sa dimension historique livrée ici par un court témoignage romancé à partir du cas des pieds-noirs (Michèle Haensel-Marestin), contribution placée en annexe du dossier thématique.

 

Plus précisément, ce numéro thématique se compose de quatre volets.

 

Le premier « D’une rive à l’autre : les identités en question » questionne l’établissement des populations immigrées issue du Sud dans les pays européens. Philippe Plas, dans sa contribution bien documentée, éclaire les enjeux autour desquels s’articule l’intégration des populations issues de l’immigration dans la société française à partir d’une approche socio-historique. Il en arrive à la conclusion d’un double repli identitaire de ces populations qu’il ne dissocie pas des classes populaires : repli dans un passé où l’école assumait encore sa fonction socialisatrice alors qu’aujourd’hui la montée en puissance de l’extrême droite et la stigmatisation récurrente dont elles font l’objet enterraient cet âge d’or de l’intégration. Le second repli a trait à un ailleurs reconstruit sur un mode idéalisant. Cet ailleurs se rapporte aux pays d’origine et à la culture d’origine.

Ainsi la Méditerranée semble là encore remplir une fonction ambivalente selon les usages qu’en font les individus. Tantôt, le Nord est désiré en temps de prospérité, tantôt le Sud s’érige en pôle d’attraction magnifié.

Le compte rendu critique que nous offre Donnaloia sur l’ouvrage dirigé par S. Mazzella (La mondialisation étudiante, le Maghreb entre nord et sud, 2009) entre également de plein fouet dans ce champ d’investigations.

 

Le deuxième volet « Les identités entrepreneuriales d’ici et de là-bas » propose trois textes d’une teneur différente mais convergents en ce qu’ils questionnent la rationalité économique pour en monter les insuffisances heuristiques. Le premier prend pour objet les patrons français qui ont délocalisé leur unité au Maroc. Ici encore la Méditerranée est à l’honneur en offrant un double visage : un centre ou un Nord, émetteur d’entreprises à la recherche de débouchés de proximité et une périphérie ou un Sud dont les avantages comparatifs en font un « eldorado » économique. Proximité autant géographique, historique que linguistique sont des traits de cette Méditerranée partagée. En rapportant en pointillé quelques histoires de vie (Labari), la contribution tente de saisir les subtilités de la traçabilité de l’entreprise délocalisable, les motivations à délocaliser et le type de gestion prôné en terre d’islam : « joindre l’utile à l’agréable », « imiter les compatriotes investisseurs », « rechercher un rapport social favorable », « le Maroc, pays méditerranéen et compétitif », « s’imprégner de la culture médiationnelle » en sont quelques illustrations tirées des entretiens semi-directifs réalisés. Quelles que soient les stratégies mobilisées, les ressources privilégiées et les déterminants culturels pris en considération, un constat s’impose : la vision des patrons est inspirée par l’idée qu’ils se font de la destination de la délocalisation, ce Sud méditerranéen aux atouts divers. Force est de constater que le Maroc n’est pas appréhendé selon les mêmes critères. En cela, la contribution met l’accent sur l’hétérogénéité des représentations au sein d’une population ayant comme dénominateur commun de choisir Casablanca comme destination géographique de leur activité.

Le deuxième texte cible les jeunes entrepreneurs issus de l’immigration nord-africaine et qui choisissent de contribuer au développement de leur pays d’origine. Nombre d’entre eux ont été contraints de fonder leur entreprise pour échapper aux aléas du marché du travail hexagonal qui les stigmatise et marginalise. Créer sa propre entreprise ne serait pas seulement un acte individualiste de débrouillardise, mais une initiative altruiste pour co-développer avec la famille restée au pays. Sans entrer ici dans les nuances des catégories arrêtées par M. Madoui, il convient de relever que l’identité de ces entrepreneurs s’inscrit fondamentalement dans une relation filiale avec la dynamique familiale et régionale en s’appuyant sur le réseau associatif. Et l’auteur de soutenir : « Dans un contexte de crise économique et d’exclusion sociale et ethnique, la famille et plus largement la communauté, sont les derniers espaces où l’individu vient non seulement se ressourcer mais également trouver les soutiens matériels nécessaires (mobilisation de l’épargne familiale, emprunt sans intérêt…) ».

La troisième contribution, signée Rabah Nebli, s’appuie sur le cas de la Tunisie. L’auteur part de l’hypothèse que le fait entrepreneurial serait un fait de groupe ou de communauté. Il a identifié dans le contexte tunisien plusieurs communautés génératrices d’initiatives privées dont les plus réputées sont celles de Sfax et du Sahel. Face à la mondialisation, pour préserver leurs intérêts, ces deux groupes recourent à des stratégies multiples et différentes.

Le texte de Anis Omri et de Mohamed Frikha, s’intéresse à la crise économique et financière qui a ébranlé le monde et dont les conséquences sur les pays africains peuvent être encore désastreuses. Prenant l’économie tunisienne comme exemple, les auteurs en arrivent à la conclusion que la crise actuelle touche déjà et touchera encore les principaux secteurs stratégiques de l’économie tunisienne. D’inspiration économique, la contribution de Mohamed Ben Ali s’engage sur la voie de la comparaison des économies émergeantes (Maroc, Jordanie et Tunisie) quant au régime de change dans les trois pays méditerranéens.

 

Le troisième volet « Identité, mémoire et revendication en Méditerranée » fait la part belle aux diasporas et ce qu’il est convenu d’appeler les minorités qui engagent aujourd’hui dans le bassin méditerranéen un combat identitaire des plus ardus. L’étude proposée par Stéphanie Pouessel s’appuie sur le cas emblématique des Amazighs, cette population nord-africaine et dont le socle méditerranéen pourrait s’apparenter à un critère fédérateur au-delà des États nationaux et développe aujourd’hui un discours résolument identitaire et de revendications politiques. La question posée dans cette contribution est la suivante : les revendications amazighes ne seraient-elles pas tiraillées entre une hétérogénéité locale, dérivée du pluralisme des particularismes, et une homogénéité globale (transnationale) qui fédère les mouvements berbères et dont le congrès mondial amazigh constitue la vitrine « théorique » ? Drapeau et alphabet tifinagh constituent les signalétiques « fondatrices » de cette identité. Ce qui est intéressant encore dans cette contribution est ce voyage que nous offre l’auteur de l’Algérie (Kabylie) au Maroc en passant par les Touaregs et la France amazighe ; le lecteur appréciera cette diversité au sein de cet espace méditerranéen. A lire S. Pouessel, tout se passe comme si l’amazighité se construisait versus l’arabité, l’adhésion à la laïcité prônée par bon nombre de mouvements berbères étant de même une réaction à l’islamité… sans oublier la mise à contribution d’un héritage historique glorieux : « La délimitation du groupe et l’instauration d’une homogénéité culturelle propre au nationalisme s’appuie sur la création et la valorisation d’une histoire glorieuse commune, de mythes et d’ancêtres légendaires. Cette histoire recèle en effet des rois (Massinissa, Jugurtha) et des héros (la Kahina) propres à la "Berbérie", et dans le même sens, largement opposés à l’histoire des "Arabes". Cette réappropriation historique nécessaire à la légitimation du mouvement reflète la construction d’un espace de reconnaissance propre au nationalisme ».

Un des autres textes proposés ici : « Européens d’Algérie ("Pieds-noirs") et algériens nés en France coloniale, la part manquante d’une identité hétérogène », est un témoignage engagé et romancé. Le sujet lui-même se prête à une telle empathie étant donné l’effet génération et la transmission d’une identité « pieds-noirs » qui prolongent et valident cet effet. Colonisation, décolonisation, retrouvailles tant souhaitées, c’est tout ce processus que la Méditerranée abrite et consacre : « Si nous nous interrogeons sur les recompositions identitaires actuelles dans les mises en relation entre les deux rives, le retour des "pieds-noirs", après plus de 40 ans d’absence, peut être envisagé non comme une nouvelle mise en relation mais comme la remise en route d’un processus interrompu. Osons le risque du dialogue, sans fausse honte », plaide l’auteure Michèle Haensel-Marestin.

 

Le quatrième volet, « De l’hybridité identitaire en Méditerranée », se penche sur les études de cas fort diversifiés. Le cas de la Corse est assurément emblématique de par sa Méditerraneité tant revendiquée et tant soulignée comme le montre Marina Casula dans sa contribution d’un intérêt certain « La Corse : une île-projet au cœur de la Méditerranée ». L’auteur fait valoir dans un premier temps que l’identité collective se construit dans une configuration triade : elle s’incarne dans une expérience vécue partagée, elle prend sens dans un environnement ou un territoire qui la favorise, en opposition avec d’autres espaces et cultures, et elle est évolutive. L’identité collective corse répond à cette triple assignation. Mais ce qui la caractérise avant tout, c’est son ancrage méditerranéen qu’elle a su maintenir tout au long de son histoire. « L’identité de la Corse s’est construite à partir des échanges (politiques, sociaux, culturels, économiques) qu’elle a entretenus au cours de l’histoire avec ses voisines méditerranéennes pour faire de la Méditerranéité, une partie intégrante et inaltérable de l’identité corse », argue l’auteur. Quelques événements de l’histoire récente montrent également la persistance des analogies méditerranéennes de la Corse avec d’autres espaces (Sardaigne, Sicile, Baléares (avec certaines limites) et dans les liens tissés dans le cadre de programme tels que IMEDOC ou « Eurimed-Iles de la Méditerranée »). Le regard politiste de M. Casula a su repérer à partir des observations et entretiens au sein de l’assemblée corse quelques particularités méditerranéennes de cette île, jalouse de sa singularité, y compris pour la question de son autonomie.

 

Dans la même veine, le texte de Claude Llena et Jacques Bertin, placé en annexe, se pense sur l’île de la Crête et fait grand cas aux traditions culinaires « saines » malmenées par l’homogénéisation des pratiques alimentaires portées et consacrées par la mondialisation. Il en résulte la progression des maux des temps « urbains » comme l’obésité.

 

Nous pouvons consulter et lire également en annexe un article de Rhida Abdmouleh s’interrogeant sur le maintien des guérisseurs au sein du marché thérapeutique tunisien, et ce malgré la précarité de leur statut et la stigmatisation dont ils sont l’objet.

 

Tout se passe finalement comme si la Méditerranée des profondeurs s’entêtait à exister dans un environnement positiviste et rationaliste.

 

S’appuyant sur une vision interne à la société marocaine, Mohamed Maayouf développe la question de la revendication d’une identité plurielle sur le plan linguistique dans cette « société composite » : son fond berbère, ses références arabo-islamiques et ses affinités occidentales font de la question linguistique un sujet sensible qui dénote l’ouverture du Maroc à l’extérieur et notamment à son bassin méditerranéen. En somme, c’est à un voyage au sein des structures sociales et mentales du Maroc contemporain que nous convie l’auteur : « Si certains trouvent dans l’engagement islamiste une utopie capable de leur faire oublier les malheurs de leur quotidien précaire, d’autres, fascinés par la culture et le mode de vie occidental, par les paraboles et le monde de la Toile, errent dans une alternative idéalisée : la fuite vers l’Occident. Il est connu que toute politique linguistique est nécessairement liée au projet de société et à la manière dont la société définit son avenir. Ainsi, toute politique linguistique doit être fondée sur les principes d’une identité culturelle citoyenne globale de la nation, d’une diversité ethnique et d’une universalisation de progrès et de savoir », fait valoir l’auteur.

 

Quelques contributions fort intéressantes complètent et enrichissent la déclinaison des identités multiples dans l’espace méditerranéen. Ainsi l’étude de Hafsi Bedhioufi sur le corps féminin en Tunisie éclaire, à partir de l’exemple des footballeuses notamment, le lourd héritage en matière de perception du beau et du laid ainsi que la place de la virginité dans l’imaginaire collectif musulman. Elle s’appuie pour cela sur l’exégèse islamique, la poésie arabe et la culture proverbiale. Ce qui est intéressant à retenir ici c’est le caractère combattant de cette identité face à des stigmatisations particulièrement lourdes où la division sexuelle du travail est très importante. Et l’auteur de poursuivre sur le culte de la virginité : « Dans l’histoire de la Tunisie, ce culte est entré dans les villes à partir des influences culturelles provenant du pourtour méditerranéen ». De même, sur le terrain sportif, on lira en annexe l’étude de Dadi sur les formations en éducation physique et sportive en Algérie et le rôle qui aura joué la colonisation.

Keltoum Touba, forte de sa double formation juridique et sociologique, propose une synthèse des migrations du Sud vers le Nord de la Méditerranée : émigration illégale, politiques sécuritaires des États européens, les filières de passeurs qui s’amplifient et en filigrane cette mer dans laquelle se noient des migrants à la recherche de l’eldorado. Et Touba de se poser la question suivante : A l’ère de la mondialisation, est-il légitime de fermer les frontières et de réprimer la mobilité des hommes, source de richesse culturelle et économique dans les sociétés contemporaines ? Mais l’auteure s’interroge également sur les mobiles de la fascination que l’Europe exerce sur les jeunes désespérés avec l’entrée en scène des NTIC comme internet. Les réponses que livrent Touba sont plus analytiques qu’empiriques.

Deux principales contributions enrichissent ce numéro. La première, proposée par Najib Mouhtadi, pose la question des blocages culturels au développement en partant du cas du Maroc. L’hypothèse centrale de son texte est très wébérienne : l’indigence des valeurs serait un frein au développement économique. Le second texte de Youssef Djedi, de formation plus philosophique, prend précisément pour objet la sociologie religieuse de Max Weber. L’auteur s’est penché méthodiquement sur la façon dont ce dernier a (mal) traité l’islam.

 

Comme lancé en début de présentation, cette livraison ne se veut en aucun cas une cartographie contemporaine des identités méditerranéennes, mais quelques fragments qui parcourent ou se brassent dans le pourtour de cette aire culturelle.

 

Bonnes lectures…

 

 

Bibliographie sommaire

Braudel F. (1949), La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin.

Leca J. (1977), « Pour une analyse comparative des systèmes politiques méditerranéens », Revue française de science politique, 27 (4-5), août-octobre, p.557-581.

Tozy M, Albera D. (dir.), (2005), La Méditerranée des anthropologues - Fractures, filiations, contiguïtés, Paris, ed. Maisonneuve et Larose.