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  • Avec ce nouvel ouvrage, Jean-Michel Barreau prolonge un travail de réflexion engagé depuis plusieurs années. Un des derniers ouvrages de Barreau était intitulé L’école et les tentations réactionnaires (2005). L’ouvrage Critique des formes réactionnaires analyse le concept de « réactionnaire » que Barreau définit de la manière suivante : « est réactionnaire ce qui entame, contredit ou bafoue les formes démocratiques que les personnes peuvent entretenir entre elles » (pp.12-13). Contrairement à la plupart des précédentes productions de l’auteur, cet ouvrage ne traite pas directement de l’espace scolaire. Comme le dit son auteur, « ce livre part du principe qu’il y a urgence à prendre en compte les différentes formes réactionnaires de nos sociétés contemporaines et à les mettre en évidence » (p.11). Or, c’est bien dans deux gestes spécifiques que Jean-Michel Barreau va s’atteler à cette tâche : en nommant et dénonçant des phénomènes à l’œuvre (« dogmatismes autoritaires », « conservatismes aliénants », « racismes ségrégatifs », « égoïsmes mesquins », « cupidités brutales », « exploitations spoliatrices ») afin « de défendre les tolérances laïques, de susciter les émancipations salvatrices, de prôner les fraternités humaines, de promouvoir les partages, les générosités sociales, de mettre en marche les affranchissements économiques et financiers » (id.).

     

    L’enjeu de cette entreprise repose sur l’hypothèse selon laquelle ce concept de « réactionnaire » aurait la fonction d’analyseur du sociétal qui mettrait ainsi en évidence les valeurs et les pratiques contre-démocratiques à l’œuvre. En se concentrant sur ce qu’il y a de réactionnaire dans nos sociétés, nous pourrions observer les lignes de fracture de notre société et, d’une certaine manière, les lignes de front qui ne seraient pas visibles de prime abord. L’ouvrage repose sur quatre champs d’analyse : le théocratique ; la tradition ; la ségrégation ; le triptyque égoïsme/cupidité/exploitation. Chaque champ constitue un chapitre.

     

    Dans un premier chapitre sur la théocratie, l’auteur fait référence à la montée des fondamentalismes et des intégrismes où est à l’œuvre la domination du Théos sur les consciences. Barreau dénonce ici une « régence du monde » à l’œuvre depuis de nombreux siècles. Dans cette critique du poids sclérosant de la religion, l’auteur évoque la pénétration exercée par le religieux dans les sphères du politique, mais également dans le monde de la science. En s’appuyant sur de nombreux exemples comme l’action des créationnistes dans le contexte américain, Barreau décrit les processus en jeu à travers plusieurs épisodes dans lesquels le Théos tente de « faire taire la science », puis envisage d’ « être l’égal de la science », avant de se constituer en « ennemi de la science ». Par ces phénomènes multiples et rhizomatiques, les considérations spirituelles prennent le pas sur les considérations rationnelles. Or, cette lente pénétration du religieux dans différents espaces se traduit par une série de mécanismes de ségrégation, de hiérarchie et de bannissements. À l’évidence, c’est dans le domaine du sport que l’on retrouverait d’innombrables exemples : le port de pantalons et du voile pour certaines athlètes et la non mixité des espaces. Barreau relève d’ailleurs la dimension souvent fantasmée du perfectionnisme du réactionnaire, parfois plus habile et déterminé à s’occuper des pratiques des autres plutôt que de commencer par s’intéresser aux siennes. Néanmoins, dans ce contexte, le châtiment représente « la marque ultime de l’autocratie théologique » en même temps qu’il apparaît comme le prix à payer pour ceux qui ont remis en questions les dogmes théocratiques. L’emprise théocratique n’est pas simplement influence sur les consciences, mais induit également un contrôle des corps et tout un arsenal dissuasif pour toute personne transgressant les normes et les dogmes en jeu.

     

    Le deuxième chapitre porte entièrement sur la question de la ségrégation. Derrière cette question, ce sont les mécanismes et stratégies de stigmatisation qui intéressent l’auteur. Celui-ci remarque que l’idée selon laquelle l’étranger est un criminel en puissance n’est pas nouvelle. On la retrouve à différents moments de l’histoire française : de la France des années 1930 au contexte contemporain. Mais cette stigmatisation reste à la fois récurrente tout en étant protéiforme. D’une certaine manière, l’étranger est toujours du mauvais côté de la barrière : il est « le malhonnête, le malfaiteur, le méprisable, le fourbe, le sale, le fainéant » (p.57). À travers l’Histoire, on retrouverait ainsi un invariant raciste. Et c’est justement la systématicité du travail de ségrégation qui caractérise le réactionnaire et dont l’injure représente l’outil premier.

     

    C’est ensuite la question de la tradition qui est au cœur du troisième chapitre.  L’idée selon laquelle le présent ne peut être disjoint de son passé peut entraîner des positions de respect et de déférence très fortes. C’est parfois depuis les plus hautes strates de la société que l’on retrouve les formes les plus radicales d’attachement à la tradition. Cependant, c’est un attachement qui s’énonce dans la distinction. Incarner des valeurs en lien avec une certaine idée de la tradition, c’est avant tout se différencier de quelqu’un qui ne manifeste pas ce même attachement. Mais cette fierté dans les traditions se retrouve également dans certains milieux populaires, proches de la nature et du terroir. Pour Barreau, on retrouve d’autres témoignages de fierté. Les milieux Rap et Hip-Hop témoignent d’une forme de fierté des racines. Les tensions émergent et se densifient lorsque le poids de la tradition est tellement fort que celle-ci prend le pas sur la liberté, l’émancipation et les individus en général. L’auteur note que les femmes en particulier sont régulièrement les principales victimes de ces rapports sclérosants à la tradition qui se traduisent alors par des phénomènes de violence particulièrement marquées. Si ces tensions à partir de l’idée de tradition se donnent souvent à voir à travers des « considérations schismatiques entre l’Orient et l’Occident », ce sont toujours diverses suprématies qui sont à l’œuvre (le Masculin sur le Féminin, le Traditionnel sur l’Humain, le Communautaire sur le Particulier), en se présentant comme évidentes et universelles, mais qui représentent des invariants puissants dans toutes les sociétés. 

     

    Dans le quatrième chapitre portant sur le triplet égoïsme/cupidité/exploitation, une attention est portée sur la manière dont des processus régressifs, parfois de destruction et de contre-révolution, sont présentés comme des « rénovations », des « changements » et des « réformes » (pp.103-104). Barreau fait plus particulièrement référence à différents discours et projets de loi dans le contexte français de la présidence Sarkozy. Pendant plusieurs pages, l’auteur contribue à une petite « histoire de l’insulte envers le partage social » en listant une série d’exemples où l’idée de partage social est présentée comme illégitime. Le raisonnement à l’œuvre dans ces situations est alors le suivant : il serait illogique de partager avec le paresseux et d’assister des personnes se complaisant dans leur situation d’assistés. Cette rapide petite histoire de l’égoïsme social  met en exergue comment les politiques récentes et le climat général ont remis en question les précédentes et fragiles conquêtes sociales. Refuser le partage social s’associe toujours d’une insulte pour celles et ceux qui continuent de croire dans cette idée. Cependant, ce n’est pas le seul symptôme d’une société tiraillée par les réactionnaires. L’égoïsme se lie régulièrement d’une cupidité capitalistique divisant toujours la société selon un modèle manichéen ; ceux qui jouent le jeu et ceux qui, ne voulant pas y jouer, l’empêchent indirectement. La logique est de faire de l’argent et du profit. Peu importe le prix (humain) à payer et l’exploitation à mener. En déportant l’analyse sur l’économie, Barreau insiste sur le fait que la tension réactionnaire n’est pas à l’œuvre simplement dans les cercles religieux, politiques, scientifiques ou politiques, mais qu’elle est au contraire diffuse dans toute la société.

     

    En conclusion, l’auteur explique que le problème en jeu n’est pas tant que les adversaires de la République défendent des valeurs et des contre-valeurs républicaines, mais que la République elle-même est traversée par ces tensions réactionnaires et y contribuent explicitement ou implicitement par la suite.

     

    Cet ouvrage présente l’incontestable mérite d’esquisser une cartographie de l’actualité. Barreau décrit très précisément les tensions à l’œuvre dans notre espace social. Derrière les bannières de l’égalité et de la démocratie, que nous dit le réel ? Qu’en est-il du lien effectif entre les gens ? On comprend dès lors à quoi est exposée l’École et les tensions qui peuvent la traverser. À partir de cet essai, on comprend parfaitement que les crises à l’œuvre dans l’espace scolaire ne sont au final que le miroir de la complexité du social qui englobe cette même École et la traverse. Pourquoi devrait-elle en réchapper ? C’est ainsi qu’il faut sans doute lire La critique des formes réactionnaires : comme le prolongement des réflexions de l’ouvrage précédent (au sujet d’une École traversée par des tentations réactionnaires) et visant à rendre compte de la guerre sociale perpétuelle à l’œuvre en creux de ses symboles, des devises et discours politiques d’autocélébration.

     

    Dans le prolongement de ce livre engagé, nous pouvons formuler deux remarques : l’une porte sur la personnalité réactionnaire et l’autre sur la fonction d’analyseur.

     

    Première remarque. Est-ce que le réactionnaire renvoie à une personnalité ?  Or, qu’il s’agisse de philosophie morale ou de sociologie de la déviance, l’idée de personnalité est sujette à débat. S'il apparaît difficile de parler de personnalité vertueuse, c’est-à-dire quelqu’un qui serait, du matin au soir, en toutes circonstances, vertueux, certains travaux ont montré qu’un déviant pouvait avoir des comportements moraux. Et c’est effectivement un aspect théorique que soulève implicitement le dernier ouvrage de Barreau : quelqu’un qui profère des propos réactionnaires sur un sujet est-il nécessairement réactionnaire en toutes circonstances ?

     

    Seconde remarque. Une des idées fortes de l’ouvrage repose sur le fait que le concept d’ « analyseur » permettrait de rendre compte de crises à l’œuvre, de lignes de ruptures, de tensions en jeu dans la société. Il y a sans doute ici un chantier intéressant et une réflexion à prolonger. En prolongeant le travail de Barreau, nous pouvons nous demander quel statut peut recouvrir le discours réactionnaire. L’argument durkheimien au sujet du crime est de dire qu’il s’agit de quelque chose de régulier (à chaque époque, on retrouve le crime) et que d’une certaine manière, sa régularité est en quelque sorte normale (et elle permet à la société de statuer et d’éventuellement de s’indigner et de réaffirmer un partage entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas). Ainsi, si l’on peut observer régulièrement des discours réactionnaires à travers les sociétés et l’Histoire, cette régularité en ferait des phénomènes que l’on pourrait qualifier de normaux. Par conséquent, le travail mené par Barreau depuis plusieurs années pourrait apparaître comme un travail critique au cœur des normes et des valeurs de notre société.

    Xavier Riondet, LISEC EA2310, Université de Lorraine.






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