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  • La Rocca, Fabio

    La ville dans tous ses états, Une réflexion sociologique et anthropologique sur l’imaginaire urbain

    Paris: CNRS Éditions, 2013, 351 pages

     

    Marianne CELKA et Bertrand VIDAL

    Docteurs en sociologie, LERSEM IRSA-CRI, Montpellier

     

    Mots clés / métropole – quotidien – ville sensible – photographie – phénoménologie – climat

     

     

     

    Mélanges de couleurs, de chaleurs et de lumières, mosaïque d’images publicitaires, d’images écrans, de tags, de graffiti et de reflets sur les façades vitrées, amalgame d’odeurs de cuisine, de parfum, d’égouts et de transpiration, désordre sonore, musical et concert de klaxons, etc. La ville telle que nous la révèle Fabio La Rocca, Maître de Conférences en sociologie à l’université Paul-Valéry – Montpellier III, devient un cocktail enivrant, résultant de la synthèse de stimuli architecturaux et sensibles et de nombreuses données sensorielles d’ordre visuel, auditif, olfactif, kinesthésique et thermique.

     "On ne peut plus alors penser la ville dans une optique rudimentaire, d’ordre fonctionnaliste et typique du modernisme" (La Rocca, 2013, 24), le fait est que la forme et l’expérience urbaines acquièrent une dimension "autre", en concordance avec les mutations apportées par le paradigme postmoderniste. Le monde urbain contemporain déborde son statut de simple espace architectural. Attentive aux pulsassions urbaines et à la spatialisation de l’existence, cet "être-ville" [1] (25) caractéristique de la postmodernité, l’analyse de l’auteur nous présente avec finesse et perspicacité la ville comme une atmosphère contemplée, où circulent émotions et affects, eux-mêmes générés par les multiples sollicitations visuelles, les ritualisations quotidiennes ou les aventures déambulatoires que propose la consommation des lieux et des espaces. Ainsi, loin de se résumer à une ordonnance fonctionnelle, elle est un espace vécu en commun qui se structure en fonction de la nature des relations humaines, de l’affectivité, de la stimmung – ou une "tonalité affective" (Heidegger) transformant l’ambiance objective d’un espace en lieu subjectif –, en bref, quelque chose de l’ordre d’un sentiment de l’espace que l’individu éprouvant l’expérience de la métropole et entrant en contact avec les lieux à travers les images, découvre par les sens et les multiples réappropriations du territoire dont les passants, les travellers mais aussi les skateurs, les graffeurs, et autres flâneurs sont les maîtres d’œuvre de ce que l’auteur de La ville dans tous ses états nomme la "variation climatologique des villes".

    En ce sens, la ville devient une "plateforme de situations ouvertes" (La Rocca, 2013, 24), prenant en compte, non seulement la structure architecturale et l’urbanisme, mais aussi donnant la primauté au quotidien dans toutes ses formes, ses activités, ses occasions, ses situations, ses sens, sa symbolique, ses errances et son imaginaire : "C’est-à-dire une architectonique sociale des diverses formes expressives à travers lesquelles les individus participent de l’effervescence collective du milieu urbain" (La Rocca, 2013, 25). Ainsi tout au long des quatre chapitres qui composent le livre ("Ambiances urbaines", 21-97, "Formes de l’imaginaire urbain", 99-200, "La prolifération de l’image dans l’espace urbain", 201-268 et "Technopolis", 269-323), mobilisant l’architecture, l’anthropologie, la sociologie de l’imaginaire, la phénoménologie, la sociologie visuelle, mais aussi l’anticipation et la science-fiction, la photographie et le cinéma, le spécialiste de la vie urbaine exhale un imaginaire de visions et de sensations campant la ville sensible et ses "formes d’habiter", c’est-à-dire, à l’instar de l’école de Chicago précisant en son temps que l’on ne peut penser la ville sans penser ses habitants et vice versa, l’influence réciproque qui existe entre espace urbain et individu (l’individu transforme l’espace urbain et la métropole influe en retour sur le dasein métropolitain, "l’être-là dans la ville").

    Si la ville façonne l’individu en fonction d’un air particulier, d’une poétique reflétant son essence, son état d’âme, sa vitalité, son être, alors cela implique de ne pas penser à la ville de manière fonctionnaliste (fonction des espaces, des bâtiments, des communications, commerces, finances, etc.) mais bien au contraire, en usant de la sociologie visuelle ; cette posture propre à l’écologie urbaine invite à penser cet air qui transforme les ambiances urbaines. Ainsi, la recherche sur la climatologie urbaine que réalise l’auteur, débouche sur une captation des sensations, des relations des individus au corps architectural, à l’espace vécu, à la ville comme une "peau symbolique", c’est-à-dire comment quotidiennement le citadin explose la fonction de la ville pour construire des ambiances – i.e.: le graffiti comme incrustation d’un "espace émotionnel" dans le mur et l’architecture de la ville.

    C’est à une aventure sociologique dans la ville sensorielle, c’est-à-dire dans le sensible des arcanes de la vie quotidienne urbaine, que nous invite Fabio La Rocca. Est-ce aussi à dire la ville et sa cénesthésie telles que les imaginaires cinématographiques du Manhattan de Woody Allen, du Brooklyn de Spike Lee, du New York de Martin Scorsese, du Paris d’Agnès Varda l’ont captés ? C’est l’hypothèse que l’auteur soutient : de la "bladerunnerisation du territoire" (La Rocca, 2013, 64-78) à "la ville comme personnage cinématographique" (99-118), "le langage cinématographique […] contamine fortement notre vision des villes en établissant un rapport particulier avec leur existence médiatisée, dans et par l’univers des images filmiques" (99-100). Dans cette riche perspective pour laquelle le dispositif cinématographique, né avec la métropole moderne comme l’auteur le rappelle, s’empare de l’enveloppe charnelle et de l’esprit de la grande ville, le sociologue rend attentif au medium-caméra, celui-là même qui pénètre la symphonie imaginaire de la ville vécue, fait ressortir les sentiments, les "tonalités affectives" (Simmel) de la ville et, par conséquent, lui donne son âme, ce quelque chose de plus qu’une architecture.

    "Voyager dans les méandres des rues de Manhattan, ou dans le boroughs de Brooklyn, produit en effet cet impact sensoriel à caractère sensationnel amplifié par l’attraction magique de leur ambiance. Dans la magie de New York, à travers l’effervescence de ses rues, nous avons souvent l’impression d’être dans un film ou bien de vivre dans l’atmosphère fantastique du cinéma. Les émotions palpables sur l’écran sont ainsi vécues dans l’errance et les mouvements multipliant l’expérience que nous faisons de la ville" (La Rocca, 2013, 101).

    "La sensation d’être immergé dans un décor cinématographique" incarne ce devenir-image cinématographique de la ville contemporaine, se greffant à notre esprit et alimentant notre "musée imaginaire", notre "mémoire collective" comme façonnant la culture urbaine. L’imaginaire cinématographique devient alors une composante de la réalité et de l’expérience émotionnelle et sensorielle de l’urbain. Parfois même, il en est la composante essentielle, si bien que "nous éprouvons […] ce sentiment de connaitre [la ville] et d’y avoir déjà été avant même de la découvrir dans l’immédiateté de notre expérience physique" (La Rocca, 2013, 105). Vibrations journalière, effervescence des rues, sinuosité du corps de la ville, magie des divers quartiers, vertige et fascination devant la verticalité des gratte-ciels sont alors comparables à une série de plans séquences à laquelle la psychogéographie urbaine répond : "les particularités spatiales s’érigent en icônes visuelles, et tels des effets spéciaux, certains symboles de la ville capturent notre attention en s’imposant dans notre champ de vision en même temps qu’ils s’intègrent à notre mémoire visuelle" (idem).

    L’esthétique de la ville nous invite donc à flâner, à la manière de Walter Benjamin, sur la mise en récit du paysage urbain (les composantes narratives et cinématographiques de la ville mais aussi le trajet anthropologique de l’imaginaire urbain) et, par ailleurs, reconnaître l’importance de la "contemplation" dans l’expérience métropolitaine quotidienne, que l’auteur érige en programme méthodologique : à la suite des travaux de la photographie sociale américaine, à l’instar de ceux menés par le photographe Jacob Riis, par le sociologue et photographe Lewis Hine, par les ethnologues Gregory Bateson et Margaret Mead, et encore par les essentielles contributions à la sociologie visuelle du sociologue Howard S. Becker, l’auteur instaure l’image comme un paradigme phénoménologique de la connaissance de prime importance dans l’interprétation du monde. Découvrir la psychogéographie de la ville par "une pratique qui consiste à expérimenter la métropole par une suite de "passages", de "dérives" nous permettant de découvrir les ambiances des villes et de façonner un regard, une vision d’ensemble sur les mutations sensibles", que l’œil augmenté (par l’appareil photographique) offre l’opportunité de fixer en "fragments visuels", pour embrasser le climat urbain et ses manifestations esthétiques, celles-là même qui constituent "la substance des formes quotidiennes expressives des individus, et donc la connotation atmosphérique de la ville contemporaine" (idem) : tel est, par ailleurs, le programme proposé dans l’ouvrage.

    Contempler la ville, "penser avec les yeux" selon l’expression du sociologue et photographe Emmanuel Garrigues, renouer avec la "raison sensible" (Maffesoli), mais aussi comprendre la forme et la "scène urbaine" (La Rocca, 2013, 118) à l’aide du medium visuel (cinéma, photographie) et ainsi réaliser la fusion entre l’observation participante et la méthodologie propre à la sociologie visuelle, constitue pour l’auteur de La ville dans tous ses états l’angle d’approche le mieux à même de rendre compte et d’accompagner ce qu’il nomme la "prolifération de l’image dans l’espace urbain" (écrans, graffiti, publicités, affiches, reflets de la ville sur les verrières des immeubles, etc.) (La Rocca, 2013, 201-268). Ici la méthode utilisée tend à comprendre un fait : "Le réel métropolitain se présente […] comme un flux perpétuel où l’on va éventuellement s’immerger à la recherche d’un feeling en "syntonie" avec un espace et son ambiance propre" (La Rocca, 2013, 121). Et à l’image de la "vitre-écran" des voitures (nouvel habitacle du flâneur), la ville finit par nous traverser de ses ambiances, de son climat et de son effervescence visuelle. Ce que Fabio La Rocca résume dans l’idée de l’ubimédia, empruntée à l’urbaniste Adam Greenfield : lorsque l’homme des métropoles devient un "être hyperconnecté, hypermobile et hypernumérique" (La Rocca, 2013, 285), voilà l’essence d’une nouvelle manière d’être-au-monde qui consiste à "habiter le flux" (idem). Car la réalité contemporaine est hypertechnologique, un "corps augmenté" dans un espace lui-même augmenté (La Rocca, 2013, 288) et tel est l’enjeu, l’exercice du "sociologue photographe", toucher avec les yeux (ainsi qu’avec l’appareil photographique) cette réalité fluctuante et complexe – ce "parfum, cette musique troublante" de la ville pour reprendre les mots de Pierre Sansot – qui se déroule et se dérobe sans cesse, autour et à travers nous.

     

    [1] L’auteur entend par "être-ville", un processus d’élaboration symbolique de l’espace émergeant dans les pratiques de la vie quotidienne, aboutissant à l’appropriation par les métropolitains de l’imaginaire urbain (les formes de l’habiter urbain), imprimant alors le rythme de la vie quotidienne, sa morphologie.

     

     






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