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  • Boris Petric (sous la direction de), 

     

    La fabrique de la démocratie. ONG, fondations, think tanks et organisations internationales en action,

     

    Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2012, 310 p.

     

     Jean-Stéphane BORJA,

    doctorant Aix-Marseille Université, CNRS LAMES UMR 7305, 

    – Laboratoire méditerranéen de Sociologie – MMSH, Aix-en-Provence, France

     

     

     

    Voir la Démocratie depuis sa « fabrique » transnationale, voilà qui est le parti pris original de l’ouvrage qui regroupe une dizaine d’auteurs sous la direction de Boris Petric. L’objectif est en effet de saisir et de décrire l’avènement d’« un nouveau dispositif de pouvoir transnational quis’impose à l’échelle mondiale ».

    Référence est ici explicitement faite à Michel Foucault, avec cette volonté d’y voir plus clair – pour reprendre la quatrième de couverture – quant au fait de savoir si ce dispositif, historiquement marqué puisque « nouveau », « participe » plutôt « à l’universalisation de la démocratie » ou plutôt « à la généralisation d’une forme de pouvoir transnational inédit ». En effet, peu d’espaces politiques sur notre planète ne sembleraient aujourd’hui échapper à son emprise.

    L’ambition des auteurs est donc de comprendre dans toute son épaisseur « la transformation des espaces publics nationaux par l’apparition de cette nouvelle forme de gouvernementalité transnationale » (p.11-12). Il s’agit plus précisément de dépasser une lecture centrée sur l’État-nation, considéré comme « une conception particulière des espaces politiques » (p.21), pour s’interroger sur le rôle des acteurs et des institutions infra, para ou supra-étatiques dans la restructuration du jeu politique local, national mais – aussi – transnational. Cette « trans »-formation en passerait par l’intromission de nouveaux acteurs « trans »-nationaux (passeurs, « courtiers/brokers », intermédiaires, intercesseurs et autres francs-tireurs de la transnationalisation), qui, bien que difficiles à suivre dans cette autre « dimension », participeraient davantage de la banalisation et de la stabilisation d’un dispositif de pouvoir que de l’avènement effectif, ici et là, de la Démocratie.

    Disons-le autrement : la question est implicitement de savoir si promouvoir la Démocratie dans des États transitaires ne consisterait pas davantage à liquider l’espace politique de l’État-Nation, à voir certaines formes de légitimité « déplacées » et ainsi une nouvelle « donne » se mettre en place. En effet, tantôt extérieurs, tantôt vernaculaires, à d’autres moments imbriqués, ces dispositifs de pouvoir véhiculent quelques « néolibéralités » et des formes de « bonne gouvernance », tout en poussant dans le sens de l’émergence d’une « société civile » et d’une « free market democracy ». Ce faisant, ils s’ajustent paradoxalement à une sorte de « ressourcerie », de réservoir, de « tanks » et de « thinks », à une « ongénéisation », qui participe d’une uniformisation de ces dispositifs, et offre finalement à l’observation et à l’analyse des dynamiques locales de réappropriation de ressources globales et de promotion de la Démocratie.

     

    Pour ainsi nous permettre d’explorer cette « dimension » « transnationale », l’ouvrage se présente sous la forme d’une succession de monographies et d’analyses, regroupées selon les « similarités des contextes politico-historiques et des formes d’intervention », et étirant une série de descriptions denses de « laboratoires », d’« expérimentations », de « situations » qui tendent, sous cette diversité contextuelle, à se multiplier (poussant accessoirement le lecteur à une certaine gymnastique pour « entrer » sur les terrains et « s’imprégner » des contextes). Les terrains sont en effet divers, nous entraînant de l’Afghanistan, à l’Azerbaïdjan, en passant par la Bolivie, la Bulgarie, Cuba, l’Indonésie, le Kirghizstan, le Nigéria, le Pakistan, le Sénégal et la Serbie. Or, comme on le dit parfois : « Le voyage ouvre l’esprit ». Et c’est peut-être ce que nous restitue cet ouvrage qui, de chapitre en chapitre, nous fait « voyager » de pays en pays, de « paysages » plus ou moins politico-ongénéisés en « paysages » plus ou moins politico-ongénéisés, partant de la « transnation » pour boucler sur la « transnation ».

    La finesse des auteurs consiste en ce sens à composer avec un large panorama, en allant toujours dans un « au-delà » (un « trans ») où se brouillent et s’entremêlent local et global, à en passer par le plus local, le national, l’international et le transnational en s’efforçant de suivre les acteurs.

    L’objectif est, rappelons-le, de saisir au plus près les sites où des basculements politiques peuvent, avec une ampleur variable, être « engagés » ou « consommés », où la transition démocratique s’ajuste (« opportunément », « projectivement »…) à un « ailleurs » sans être jamais complètement déconnectés du plus local et des échelles intermédiaires.

    Cette « saisie » en passe alors par un recentrage sur les « pratiques » et sur le « sens » que les acteurs à l’œuvre déploient et donnent à leurs « entreprises morales », se parant (ou se réfugiant) souvent derrière une expertise qui concourt paradoxalement à une dépolitisation du fait démocratique. Ce par quoi, entre suivre les acteurs, saisir le sens de leur action et toucher de près cette dépolitisation, le phénomène de recomposition et de redéfinition « politique » serait « en réalité » d’une grande homogénéité, notamment dans les pays dits en voie de transition, d’émergence, en développement (les pays « développés » n’entrant pas en ligne de compte), bref, « en mouvement ». Tels seraient ainsi les ingrédients qui participeraient de la « reconfiguration » (liquidation ?) de l’État-Nation, mais qui, dans le même temps, ne sont pas sans rencontrer des formes de résistance, laissant entrevoir que l’imprécation à l’œuvre n’est pas non plus un long fleuve tranquille, ni un processus irrémédiable comme peut en attester l’« actualité transnationale » du moment…

     

    Ceci étant, ce voyage pose néanmoins, et en retour, la question de la généralisation, qui, nous l’avons dit, est délivrée d’emblée en introduction. L’incidence nous semble ici principalement d’ordre méthodologique et renvoie à la démarche comparative positionnée de sorte à donner pleinement corps à l’ouvrage et à son objet. Osons alors le terme : si le geste comparatif nous semble complexe et peu assuré, c’est certainement parce qu’il a de quoi apparaître comme « trans-disciplinaire ».

    Bien que saisissant un espace problématique à la croisée de deux « disciplines » (anthropologie et science politique), la logique comparative demeure peu évidente, écartelée comme pour répondre d’une priorité de description et d’un souci d’ajustement pour chaque étude de cas à son « objet » et son terrain. La question du contexte y est en effet assumée comme « déterminante ». Mais se voyant de la sorte priorisée, elle draine aussi dans son sillage quelques interrogations concernant cette « détermination » (où doivent ou non s’arrêter les descriptions ? comment prendre en compte et dépasser les variations culturelles ? comment déconstruire le phénomène en question ? ou encore comment justifier l’emploi ici et là de ce « conditionnel » qui traduit parfois une réelle difficulté à enquêter ?...). En d’autres termes, la logique comparative proposée semble atténuer une logique plus affermie de mise en variation, en ce que voir ce qui « résiste » ne recouvre pas le même objectif qu’apporter un éclairage sur diverses facettes de ce qui est d’emblée posé comme un processus « généralisé » (« La transnationalisation des dispositifs normatifs est en effet un phénomène généralisé » p.23) sur la base de « similarités », voire parfois de « singularités »…

     

    On comprendra donc qu’une série de questions puisse germer chez le lecteur. C’est par exemple le cas de ce qui peut être allé chercher au cœur de ces dits « dispositifs normatifs de pouvoir » comme « projet », entendu ici tout autant dans son tramage temporel que sous la forme d’un calque (une « projection »). Pour ainsi dire, c’est là un objet finalement assez central, qui, outre de coloniser et de normaliser divers pans de notre quotidien « néolibéral » et « bien gouverné » (au point parfois d’en devenir transparent – pensons aux projets personnels, de vie, d’épargne, de recherche, de mariage, etc.), semble à l’évidence se retrouver au cœur de ce paysage « ongénéisé » en plein « développement ». Or, qu’est-ce à dire par exemple que de parler de Démocratie comme d’un « projet » ?

    Cette question prend un sens tout à fait aigu lorsque ces dits « projets » deviennent des ressources qui modifient le jeu politique « local », ébranlent la souveraineté d’un État, en « impactant » ou « déplaçant » certains formats de légitimité du politique, sans pour autant faire horizon ou sens politique.

    Seulement, s’en tenir à une telle fabrique de la démocratie convoque aussitôt une interrogation pour le moins intuitive : Où est le peuple ? Où est ce demos concerné par la cratia (et ses dispositifs normatifs) ? Est-il pris ici et là, au cœur de cette transnation, dans des formes de ressaisie et des « devenirs » ?

    Même si l’on imagine sans peine la vertigineuse cascade d’autres interrogations qui peuvent surgir, il reste difficile de liquider avec aisance cette question, d’autant plus qu’elle affleure paradoxalement tout au long de l’ouvrage, comme une piqûre de rappel. Elle éveille par exemple en nous ce pamphlet dont Habermas s’était fait le relais au moment du référendum européen, plaidant en faveur de la création d’un espace public européen. De ce que l’on pourrait, d’un autre point de vue, tout autant dire dans les termes de Dewey : aux maux démocratiques, il n’y a qu’une seule solution : plus de démocratie !

    À prime abord, une telle injonction a toujours de quoi apparaître normative. Et certainement est-elle aussi d’autant plus « délicate » qu’il est question de pays dits en « transition »… Seulement, on peut se dire que le problème n’est pas plus l’avant que l’après, mais bien la transition elle-même, le processus qui met en mouvement, le porte, lui offre consistance et qui concerne ce quelque chose qui aurait lui-même à voir avec la Démocratie.

    C’est ici une autre façon de dire – pour rejoindre les auteurs de l’ouvrage – que la Démocratie ne se décrète pas, que celle-ci n’est pas plus qu’une simple question de « conversion », d’« expertise » ou de « projection », qu’elle n’en passe pas par l’exclusive d’un « néo-libéralisme » ou d’une « bonne gouvernance » dont certains se feraient les « valeureux » porteurs. D’une certaine façon, elle se « fabrique », doit composer et digérer les ingrédients de la transnationalisation que nous restituent les auteurs. Mais pour que le geste soit complet, nous ajouterions aussi qu’elle demande précisément à se fabriquer, que ce soit par la création de dispositifs, leur réajustement, leur renforcement, leur portage, mais aussi par l’émergence d’un « peuple » à même de porter (résister ou altérer) ces dispositifs ou d’éventuels intercesseurs…

     

    Sur cette base, on peut alors comprendre cette difficulté (timidité ?) à parfois « dealer » avec la notion de « société civile », dont on ne sait plus trop si sa fréquente mise entre guillemets au sein de l’ouvrage renvoie à son manque de consistance sur les terrains abordés (souvent selon une logique du « tout ou rien »), ou bien s’il s’agit de repousser sa conceptualisation du simple fait que cette dite « société civile » intègre une revendication de certains acteurs du terrain (soient-ils transnationaux). Oui, le concept est douteux. Mais peut-être s’agit-il aussi là de ce que l’on attend dans le cadre d’une recherche : qu’il soit aussi « questionné » et « discuté », et pas seulement « défini » ou « remis à distance » du fait que certains acteurs s’en emparent (en lisant des travaux de recherche, en s’imprégnant de théories, en se saisissant de « thinks », etc.), le définissent ou s’en revendiquent, ou encore du fait que le cadre « transnational » ne lui octroie qu’une place limitée, voire marginale. Car peut-être est-ce aussi de cette marginalité dont il faut prendre le temps de discuter plus longuement, de la marginalisation de cette « part » éminemment démocratique, et de cette façon de repousser à la marge toute question relative au « vivre ensemble », comme s’il s’agissait de ne pas céder à une discussion critique du fait que celle-ci serait « normative » (n’est-ce pas aussi normatif de la repousser ?).

    Soyons alors clair : si une telle question nous semble centrale, c’est bien pour comprendre ce paradoxe de faire tenir ensemble une ou des transformations politiques à des formes de dépolitisation. Et il nous semble qu’une solution pour sortir de cet embarras consiste peut-être à déplacer encore davantage l’angle de vue et à investir un espace problématique susceptible aussi de concevoir et d’affiner les interactions entre un dispositif (soit-il de nouvelle « gouverne-mentalité ») et un milieu, pour mieux apprécier en aval la portée de ce premier et ce que ce second fait à celui-ci. « Repartir d’un milieu », faute de quoi le refus de la question « politique » au nom d’une exigence démocratique en devient immanquablement un trait diffus, en permanence repoussé, « déconnecté » et sans « devenir ».

     

    C’est en ce sens qu’il est intrigant que cette question soit à la fois diffuse et peu discutée tout au long de l’ouvrage, hormis à travers quelques « observations » concernant le basculement fréquent de certains promoteurs « en politique », certains « apparats » et « ornements » démocratiques, ou cette sorte de refuge que forme souvent la question de la légitimité, comme pour sauter directement vers le point d’arrivée en négligeant le mouvement en lui-même. Par exemple, rien ne nous empêche au bout du compte de nous demander s’il n’existe pas des formes de mobilisations ou de résistances elles aussi « démocratiques » qui ciblent et affectent de façon privilégiée les ONG, ou encore un personnel ongénéisé et politique, voire rompu aux pratiques du « clientélisme » ou de la « corruption ». En d’autres termes, et sans aucunement sortir de l’objet de l’ouvrage, de se demander comment la « transnation » peut en venir à ouvrir des espaces politiques locaux…

     

    On le voit : si l’on ne sort pas de l’objet de l’ouvrage, la question reste ouverte quant à savoir si l’on doit s’en tenir à une fabrique de la Démocratie, ou bien une ou des fabriques de démocraties. Et c’est bien ce qui fait à notre sens l’une des qualités essentielles de cet ouvrage : d’en tirer certaines des ficelles, d’ouvrir le débat tout en profilant un « horizon de recherche ».

     






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