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  • Bonardel Françoise,

    Bouddhisme tantrique et alchimie,

    Paris, éditions Dervy, 2012, 202 pages.

     

     

    note de Céline Bryon-Portet

     

    Françoise Bonardel, professeur émérite en philosophie des religions à l’université de Paris I-Sorbonne, nous livre une nouvelle facette de l’Ars Magna, dont elle n’a cessé d’interpréter la symbolique et de mettre en évidence l’incroyable richesse, mais surtout de souligner la surprenante actualité. Après avoir offert au public une réflexion approfondie sur la modernité du projet transmutatoire du Grand Œuvre avec Philosophie de l’alchimie, une très utile anthologie de textes anciens intitulée Philosopher par le feu, suivie d’une approche plus générale de la doctrine d’Hermès avec La Voie hermétique, c’est à travers le prisme du bouddhisme tantrique que Françoise Bonardel aborde cette fois-ci le thème alchimique. Car même si l’ouvrage qu’elle signe aujourd’hui s’appuie d’abord sur la tradition tantrique pour montrer comment celle-ci rejoint à bien des égards la tradition alchimique qui s’est développée en Occident durant le Moyen Âge, ce travail s’insère dans un continuum et vient compléter un ensemble plus vaste, dont nous venons de rappeler les grandes pièces architecturales. Bouddhisme tantrique et alchimie, en effet, s’inscrit dans une entreprise commencée il y a plus de vingt ans par celle qui fut autrefois l’élève de Gilbert Durand, et représente une étape supplémentaire dans l’exploration d’un corpus labyrinthique, émaillé de paroles sibyllines et de figures allégoriques, visant à réaliser les « noces chymiques du ciel et de la terre », l’union du Soufre et du Mercure, de la matière et l’esprit.

    Le lecteur suivra avec plaisir le fil d’Ariane tendu puis déroulé par ce chercheur qui s’efforce de « découvrir ce que Tantra et alchimie occidentale, émancipés de leurs attaches culturelles respectives, comportent de commun et peut-être d’universel » (p. 10). Parmi les similitudes que l’auteur met en évidence de page en page, mentionnons, par exemple, la concentration solitaire de l’adepte, une pratique méliorative agissant sur un double plan physique et spirituel à partir d’un modèle tripartite, l’alternance de phases destructrices / créatrices, le lien analogique unissant macrocosme et microcosme, une érotique sacrée ainsi qu’une purification du feu du désir, le rôle déterminant de l’initiation et l’importance accordée au secret, la recherche de l’Éveil, la ritualisation voire même la théâtralisation d’une iconographie mobilisant une imagination active, investie d’une portée symbolique et performative, la fabrication d’images divines évitant néanmoins l’inflation égotique et l’idolâtrie…

    Précisons-le d’emblée, l’analyse comparative que Françoise Bonardel effectue ne se borne pourtant pas à mettre en corrélation les multiples concordances repérables entre ces deux traditions ésotériques. Au-delà du recensement des éléments convergents que comportent la voie tantrique et la voie alchimique, il s’agit de comprendre – au sens étymologique du terme – la forme spécifique d’un processus résolument sotériologique, de saisir ce que ce mouvement transmutatoire présente d’original par rapport à d’autres techniques spirituelles. Après une contextualisation historique et culturelle de ces deux « "voies du milieu", hostiles à tout dualisme » (p. 37), Françoise Bonardel s’interroge donc sur le sens profond des quêtes que celles-ci proposent à l’homme pour s’extraire d’un monde déclinant et conflictuel (le fameux Kali-Yuga de la culture indienne, qui trouve son équivalent alchimique dans un Occident délétère, mais surtout une matière impure et plus largement une Nature immature), et se régénérer. Ce faisant, elle sonde les principes d’une philosophie opérative fondée sur le retournement et la dissolution coagulante, mais visant surtout un « subtil équilibre entre les contraires » (p. 40).

    Les lecteurs fidèles du professeur Bonardel retrouveront avec satisfaction les qualités dont témoignent ses précédents ouvrages : une aptitude certaine à décloisonner les champs disciplinaires et à fertiliser les différents savoirs en les enrichissant d’éclairages mutuels ; une lumineuse érudition, dépourvue de suffisance ; une pensée incisive et pourtant nuancée ; une précision terminologique et un sens critique aigu, permettant d’éviter les amalgames de toutes sortes, si fréquents chez ceux qui traitent des sujets ésotériques ou parareligieux ; une grande rigueur analytique et démonstrative, enfin, assorties d’une justesse stylistique qui contribue à mettre en valeur le contenu de la réflexion. Il est ainsi appréciable que l’auteur de Bouddhisme tantrique et alchimie s’interroge, au terme de cette dense étude, sur la légitimité de sa propre démarche méthodologique et les éventuelles limites du comparatisme auquel elle s’adonne. Loin d’affaiblir le bien fondé des parallèles qu’elle établit entre la tradition tantrique et la tradition alchimique, les précautionneuses distinctions qu’elle introduit ça et là, tout comme les points de divergence qu’elle met parfois au jour (p. 149 et p. 155), par souci d’honnêteté intellectuelle, ne font que renforcer la pertinence de son exposé.

    Plus largement, on sait gré à Françoise Bonardel d’avoir su accompagner chacun de ses rapprochements d’un certain nombre de mises au point sémantiques et épistémologiques, comme lorsqu’elle s’attarde sur les différences qui séparent courants syncrétiques, dans lequel on peut ranger une bonne partie du courant hellénistique, et courants synthétiques, au rang duquel on peut faire figurer le courant tantrique (p. 22-23) ; ou encore lorsqu’elle clarifie la notion de « coïncidence des opposés » (« coïncidentia oppositorum »), à laquelle elle préfère, aux côtés de Mircea Eliade, celle de « conjonction des contraires » (p. 140), qui rend mieux compte de la nature de la transformation à l’œuvre tant dans cette « folle sagesse » qu’est le Tantra bouddhique que dans l’Opus chemicum occidental. Enfin le dernier chapitre, que Françoise Bonardel consacre à la conception jungienne des traditions tantrique et alchimique, apporte un éclairage fort intéressant à la fois sur l’œuvre du psychologue des profondeurs (dont elle révèle les intuitions fondamentales mais aussi les méconnaissances partielles vis-à-vis du corpus oriental), et sur la tradition tantrique. À cette occasion, l’auteur aborde la question des liens – nécessairement paradoxaux et adaptatifs – que la culture occidentale peut entretenir avec un modèle de pensée qui lui est foncièrement étranger, et ce même si l’alchimie a permis de jeter un pont vers cette philosophie alternative que le rationalisme et la logique binaire ont longtemps ignorée. La difficulté de l’Occident à concevoir une perfection du vide est d’ailleurs évoquée derechef dans la conclusion de l’ouvrage, pour mieux mettre en évidence, par contraste, ce qui définit proprement le Tantra et l’alchimie :

     « l’homme occidental s’est accoutumé à penser que l’accomplissement consiste, comme le mot semble l’indiquer, à remplir ce qui est vide et à combler les manques par une plénitude plus complète et plus riche. Aussi est-il porté à voir dans l’alchimie la pourvoyeuse de raretés exceptionnelles, d’une densité substantielle telle que la mort n’y peut trouver la moindre faille, le moindre vide où elle pourrait s’insinuer. Retenant en cela la leçon du Mahayana, le Tantra ne voit là qu’inconséquence et folie : il n’y a de plénitude que celle de la vacuité (sunyata), que la "transmutation" engagée par le tantrika peut au mieux dévoiler si elle n’ambitionne pas de s’y substituer. » (p.182)

     

    Au final, ceux qui affectionnent l’Art d’Hermès auront le sentiment d’en avoir élargi la compréhension en l’approchant à travers une lecture tantrique, quant à ceux qui veulent pénétrer plus avant les arcanes du Tantra, ils en verront les enjeux renouvelés grâce à la perspective alchimique. Les autres enfin, ignorants de l’une et de l’autre tradition, simplement curieux ou désireux d’explorer une pratique déconcertante, seront confrontés à la difficulté, Ô combien fertile, de devoir envisager des voies qui ne sont « ni philosophie, ni religion, ni "spiritualité" au sens aujourd’hui si nébuleux du terme » (p. 181).

     Céline Bryon-Portet

    Maître de conférences habilitée à diriger des recherches

    Université de Toulouse

     






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