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  • Besnier Jean-Michel,

    Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?

    Paris, Fayard, collection haute tension, 2010, 208 p.

     

     

    Note de lecture de Georges Bertin

     

    Le professeur Jean-Michel Besnier  nous livre ici un ouvrage littéralement « fantastique » tant par le sujet traité que par les implications qu’il dévoile sur notre être ensemble, et ce d’autant plus qu’il s’agit d’abord d’un essai de philosophie résolument à l’encontre des catégories reçues et des allant de soi. Il les bouleverse de fait vigoureusement, joyeusement, renouant avec la tradition du Gai Scavoir des philosophes de cette autre époque confrontée à d’importants bouleversements des catégories acquises, voici maintenant six siècles, quand naissaient nos modernes utopies.

    Evolutions technologiques et biotechniques, nanorobots bientôt en interaction avec des corps transformés en cyborgs, questionnent l’idéal des Modernes de la domination de l’Homme sur la Nature. Ils le font sous un angle totalement inédit quand nous vivons la convergence de l’organe, « de ce qui est né » et de la machine, c’est à dire de « ce qui est fabriqué ».


    De fait les posthumains issus de ces nouveaux croisements comme les utopies posthumaines déjà validées par nombre de  programmes de recherches interrogent notre échelle des valeurs en phase avec les situations inédites désormais créées. Quand des scenarii se développent annonçant le « Successeur » de l’homme, faut-il camper sur des positions morales qui garantissaient la stabilité du Monde d’hier ou leur faire face en mobilisant les ressources de l’Imaginaire ? nous demande l’auteur énonçant que c’est désormais l’ambition des utopies posthumaines.
    Et l’ouvrage d’interroger cette position en évoquant successivement :


    - la rencontre avec le non humain : la rencontre avec le non humain pose la nécessité d’une Ethique non plus fondée sur la position toute puissante du Sujet mais sur la nécessité d’une prise en compte de la complexité du monde dans une perspective etho-écologique. Soit une ambition réconciliatrice dont dépend la moralisation de la technique, car « il n’est plus temps de vouloir supprimer les machines ni peut-être de s’effrayer de leur devenir » (p.42).


    - l’ère du cyborg : face au cyborg, association d’organisme vivant et  de cybernétique, quia pour ambition de sauvegarder l’équilibre entre l’humain et l’environnement technologisé,  « le transhumanisme n’annonce pas autre chose que l’atteinte prochaine, par la grâce des technologies, d’une vitesse de libération d’où émergera ce qui ne s’est jamais vu ni conçu » (p77). Et JM Besnier d’insister : si les utopies posthumaines nous fascinent, c’est parce qu’elles « dispensent l’homme de tout objectif de réalisation de soi, pour ne lui proposer qu’un remodelage rédempteur » (p.77), bouleversant les relations du corps et de l’esprit.


    - la nature de l’homme augmentée : l’indéfinition des frontières entre l’homme et l’animal est rendu flagrante par les développements de la biotechnique, elle pose la question de la transgression dans la volonté observée de dépasser les conditions naturelles que permettent les sciences et les techniques. Et pourtant rien de nouveau au fond, puisque la connaissance et la technique procèdent d’un geste de transgression (p.99) et que la Culture, elle-même, est d’essence transgressive (p. 101). Contre les Modernes qui séparent et tranchent dans des ordres différents, l’auteur assume, avec Bruno Latour, le fait que nous n’avons jamais été vraiment modernes puisque l’homme a toujours bricolé, s’entourant d’objets hybrides, « mélanges inclassables de chose naturelle et de symbole social » (p.105). Et si l’n ne peut plus concevori l’extériorité de l’homme et de la Nature cela ne peut que profiter aux deux protagonistes augmentant leurs chances dans une « écologie politique » exprimant un « idéal d’institutionnalisation de la nature fondé sur une éthique de la délibération publique » (p.118).


    - un accablant désir de machines : à quelles conditions le robot androïde se trouvera-t-il engagé dans une relation morale et non instrumentale avec l’homme ? se demande l’auteur, et nous sommes bien au point de notre civilisation où cette question ne peut qu’être posée. Révélatrice de simplification des relations humaines ? factrice de perplexité ? « la sophistication des robots interrogent  peut-être la difficulté dans laquelle nous sommes de plus en plus de définir l’humanité» (p. 126). Et « si l’automate peut imiter l’humain, c’est que celui-ci auparavant s’est laissé décrire comme un automate » (p.127). Passant en revue les positions de l’homme sur lui-même, dont il décrit le parcours dépréciatif sur fond d‘intolérance à soi-même, l’auteur en arrive à définir le cyborg comme un idéal du moi quand l’avenir du génie biotechnique appliqué à l’hybridation de la machine et de l’humain se trouve assuré.


    Se pose alors avec acuité plusieurs réponses possibles émises par l’auteur aux questions émanant de l’enquête phénoménologique qu’il a menée sur nos nouvelles modalités d’être ensemble : machines et humains.

    Le posthumanisme, une ascèse : la première réponse est d’ordre personnelle quand JM Besnier définit le Posthumanisme comme une ascèse, confrontés que nous serons à deux scenarii.
    L’un, pessimiste, nous voit dépassés par le pouvoir des robots, incapables d’y résister dans un cyberspace hallucinant.
    L’autre, optimiste voit l’humanité triompher de ses difficultés en apprivoisant les machines comme elle a su le faire des espèces animales et répondant aux défis notamment écologiques de la société de l’information en trouvant un nouvel équilibre pour aménager nos villes, lutter contre l’illettrisme etc.


    Les utopies posthumaines proposent de rompre avec l’Ancien Monde et font prévaloir la cause de l’Imaginaire, orchestrent systématiquement la subversion, mobilisant les force  de la science et de la technologie, «l’obsession de s’arracher à la nature se transmuant en une aspiration à transgresser la nature humaine. (p. 49) inaugurant une stratégie de rupture avec l’Humanisme conventionnel. Il y faut de solides mais nouveaux repères, une conception rénovée de l’homme comme être plastique, mobilisant toutes ses virtualités, dans un au delà de la culture humaniste rejoignant à bien des égards les cultures orientales.


    Défaite des identités et culte de l’émergence : notre époque remet en cause les frontières qui jusqu’à présent garantissaient l’identité de l’homme, sa définition. Des organismes de types nouveaux apparaissent sous l’effet des « Converging Technologies » : nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’informatique, sciences cognitives, les célèbres NBIC. Le résultat nous en est perceptible et JM Besnier affirmatif : « les cyborgs sont déjà parmi nous », le déterminisme génétique devient une légende, l’heure est au métissage ou à l’hybridation des ordres du vivant. (p. 157).
    Il en résulte une certaine défaite de la conscience cartésienne et JM Besnier rejoint ici un Paul Ricoeur admettant que le « Soi » dont nous nous prévalons admet une part de contingence. Ruinant la subjectivité les technologies cognitives viennent ainsi bousculer ce à quoi nous subordonnions les privilèges de l’Homme. (p. 162).


    Y concourent les technologies de l’informatique et de la communication, dématérialisantes et qui consacrent le triomphe des flux sur les objets (cf. le bouleversement engendré par Internet).
     

    La résultante débouche sur une forme de sagesse : dilution de soi et fin de l’opposition de Soi et de Non Soi sont désormais en partage avec les spiritualités orientales mais aussi avec ceux que JM Besnier nomme les « écologistes profonds »substituant à l’anthropocentrisme un écocentrisme en phase avec l’idéologie de l’infosphère et misant sur la dissipation des frontières pour faire passer un message à teneur religieuse en brisant la créature arrogante que nous sommes. (p. 166).


    L’ensemble contribue à rehausser les capacités de l’homme, l’amène à se surpasser, peut-être au prix de l’abandon du sentiment de sécurité dans lequel nous nous entretenions, de celui de notre libre arbitre désormais bien illusoire, quand l’intimité étalée sur les blogs est désormais dépourvue  de densité et de résistance.


    L’homme n’est donc plus ce qu’il croyait ou croit être, et le posthumanisme donne la dimension à la fois de ce que l’on s’apprête à abandonner et de ce qui se lève à l’horizon, faisant surgir de nouvelles propriétés originales, libérant l’impossible…

    Face au confort intellectuel où nous nous entretenions et que véhiculaient les philosophies du soupçon, à notre fatigue de vivre, alors que nous étions d’un autre côté d’oublier que science sans conscience n’est que ruine de l’âme quand nous nous reformions sur nos catégories préétablies, le travail de Jean-Michel Besnier parce qu’il sait nous conduire dans son ouvrage sur les chemins de l’émergence d’une conscience autre.

    Il l’applique aux interactions entre l’homme et les technologies, et cette entreprise est de fait salvatrice car transgressive quand il inverse résolument l’aphorisme rabelaisien en revisitant l’interaction positive Conscience/Sciences et en nous montrant comment et combien elle est créatrice d’utopies.

     

     

     






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