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  • Meheust Bertrand,

    La nostalgie de l’Occupation,

    peut-on encore se rebeller contre les formes nouvelles d’asservissement ?

    Paris, La Découverte, 2012, 201 p.

     

     

    note de Georges Bertin

     

     

    Après La politique de l’oxymore (2009) qui nous montrait comment ceux qui sont censés protéger et servir la chose publique manient, avec une certaine virtuosité, l’oxymore sur fond de mauvaise foi dans le but manifeste d’amener des masses à la soumission, généralisée car intériorisée, assignées qu’elles sont à la fausse conscience, Bertrand Meheust persiste et signe avec le style que nous lui connaissons servi par une logique imparable.

    Dans cet essai en forme de coup de poing, filant la métaphore de l’Occupation de sinistre mémoire, Bertrand Meheust nous conduit presque à regretter cette période non pas pour la barbarie qui s’y est déployée mais parce qu’alors la Résistance était patente, voulue, responsable, époque également créatrice de liens dans un environnement hostile. Ce qui nous fait désormais défaut.

    « Confrontés à la mémoire douloureuse de l’Occupation, écrit-il, nous avons le sentiment de vivre dans un monde où les formes de lutte du passé sont devenues obsolètes, où toutes les ruptures sont devenues impossibles, où le désert s’étend sans que l’on ne puisse plus faire grand chose pour l’empêcher ».

    Et ceci vaut tant pour la peste politique et médiatique, laquelle à grand renfort de nouvelles technologies, nous asservit chaque jour un peu plus, rendant l’avènement du « Meilleur des Mondes » quasi palpable, puisque notre démocratie n’est pas (plus) une vraie démocratie dans la mesure où les choix fondamentaux échappent à la collectivité, que les grands medias sont tous entre les mains des puissances financières des lobbies, s’emploient à anesthésier chloroformer l’opinion (p.58-9) ;

    Pire, de son point de vue, pour autant que les constats puissent être séparés, alors que dans les sombres années d’occupation, le sursaut avait pu se faire au niveau international pour lutter contre le génocide, après bien des atermoiements, certes mais s’était fait, il semble que nous ne puissions échapper au biocide en préparation sous nos yeux. C’est le thème qu’il développe dans son chapitre intitulé «La catastrophe les yeux ouverts », nous en sommes, le plus souvent, nous-mêmes complices, car « on assiste à l’apparition d’un homme nouveau, enfermé dans la perspective de l’ego, indifférent aux enjeux collectifs, incapable de se projeter dans le temps, vivant sous la stimulation et la perfusion constantes d’un flux de désirs et de pensées parasitaires.»(p.65).

    Or prévient-il, « pour arrêter de glisser sur notre pente biocidaire, pour prendre les mesures qui s’imposent (et dont il montre l’urgence après tant de scientifiques unanimes si l’on excepte ceux qui sont à la solde des lobbies), il faudrait pouvoir nous mettre en risque »(p.67), et nous n’en avons pas le courage voyant arriver l’Apocalypse avec une sorte de fascination renforcée par ce qu’il nomme les dispositifs inhibiteurs: propagande démocratique, dictature de l’économisme et de la bienveillance, etc. au fond tout ce qui annule les formes de l’effervescence collective dont l’histoire nous a appris la puissance fondatrice et refondatrice. Ses analyses rejoignent ici celles d’un Castoriadis nous montrant les liens structurels existant entre Imaginaire Radical et Imaginaire Social créateur de nouvelles formes figures sociales. Ainsi, quand il montre que nos sociétés pour survivre en organisant la rupture ont besoin d’atteindre ce qu’il nomme « un point de surchauffe», nous ne sommes pas loin du « magma » castoriadien.

     

    Marqué au coin d’un pessimisme dont il devine qu’il n’est pas que méthodologique, cet essai ouvre pourtant une voie possible pour inverser la tendance biocidaire : hors du système et de ses chantres proclamés, le recours au sacré, dont tout un chacun peut constater l’éclipse. Le sacré est, de fait, toujours force effrayante, seule capable de bousculer l’ordre des choses, il finira par ressurgir tant il est consubstantiel à la vie sociale elle-même.  Et d’en pointer ce qu’il nomme les fumerolles annonciatrices : mouvement de la décroissance, mouvement de la transition, recours au mythe comme seul capable de refondre les sociétés.

    Elle ne fera sans doute pas l’économie d’une violence légitime quand les mouvements collectifs sont par avance aujourd’hui délégitimés. Certes, nous n’en connaissons ni le jour ni l’heure, car l’effervescence collective ne se décrète pas. Prenant tout le monde de court, elle surgira…

    Et Bertrand Meheust de conclure : « tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous tenir prêts ».






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