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  • À propos de l’ouvrage

    Auguste Comte. Le pouvoir des signes

    de Wolf Lepenies,

    paru aux éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2010

     

    Nicole Ramognino

    Professeur émérite Aix-Marseille université

    CNRS LAMES UMR 7305

     

     

     

    Comment rendre compte de ce « beau livre » de 130 pages, écrit par Wolf Lepenies, sociologue et historien allemand des sciences sociales. Je connaissais déjà son ouvrage Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie[1] » dans lequel il comparait de son œil lucide la naissance de la discipline sociologique dans les trois versions prises en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France. L’auteur propose ici un ouvrage sur le « Mouvement social positiviste » au XIXe à partir de ses acteurs et notamment de l’acteur central qu’était Auguste Comte. Son approche originale – elle ne recherche pas de causalités dans les biographies de ces acteurs – décrit la singularité historique qui se constitue à partir des actes posés par ces acteurs pour faire vivre l’élan positiviste et le transformer en une religion qu’ils pensaient universelle de l’Humanité.

    Que dire également après la préface éclairante, réalisée par Jean-Louis Fabiani qui pointe les traits – thèmes et procédures – qui peuvent ouvrir des voies d’approche du social dans les temps de modernité dite avancée. Cet ouvrage historique sur le « Mouvement positiviste » relève-t-il de la vocation patrimoniale de l’histoire ou interroge-t-il une actualité sociale ou épistémologique pertinente pour la sociologie ?

     

    Je voudrais construire ma réflexion à partir d’un contraste que j’ai perçu entre deux approches du mouvement positiviste, celle de Wolf Lepenies que la préface de J.-L. Fabiani renforce, et celle que Marc Angenot[2] entreprend pour opposer le XIXe « siècle-charnière » et le « XXsiècle charnier » (« jeu de mots » p. 28 que ce dernier reprend à Philippe Muray). Ce contraste n’est pas contradictoire pour autant ; simplement les approches ne s’intéressent ni à la même dimension de ce mouvement ni à la même échelle d’analyse. Marc Angenot focalise son attention sur les conséquences politiques de la pensée totalisante d’Auguste Comte, du mouvement positiviste et la religion universelle de l’Humanité, alors que Wolf Lepenies s’attarde sur les activités pratiques qui opèrent la transformation d’une discipline scientifique en un mouvement social ou celle d’une théorie sociale en une religion sociale. Pour l’un, le thème essentiel se centre sur les Grandes Espérances en matière de progrès social qui devaient accompagner le progrès scientifique et technique, et réduire le « mal social » (injustice et inégalités), alors que le second montre comment le passage du scientifique, d’une théorie sociale à une religion sociale s’opère par et avec des procédés organisationnels, iconographiques et topographiques qui relèvent aussi d’une dimension politique saisie cette fois au plan microsociologique des actions individuelles.

     

    En effet, l’ouvrage de Lepenies met l’accent sur les activités organisationnelles et iconographiques des acteurs pour maintenir et faire prospérer le Mouvement social positiviste : il insiste sur le fait que, contrairement à ce que pensent les philosophes, pour Auguste Comte, les mots sont insuffisants ou insignifiants au regard de la puissance des images et des symboles. Fort de l’expérience de la Révolution de 1848 et des réflexions sur le rôle important joué par les jacobins à l’époque de la Révolution française, Auguste Comte s’efforçait de fonder une organisation susceptible d’étendre le positivisme à une population plus large : l’organisation en question devait jouer le rôle d’un « point de rencontre intellectuel à même de renforcer la solidarité de ses partisans, de favoriser le recrutement de nouveaux adeptes, d’accroître l’influence publique du positivisme par la propagande ». Il écrivait que les images étaient un « important moyen de formation et de préservation d’un esprit de corps parmi les positivistes ». Lepenies fait ainsi le récit de l’énergie dépensée par l’auteur pour promouvoir les activités esthétiques : travaux de dessin, portraits, sculptures, élaboration de monuments ou de médailles, autant d’opérations de symbolisation pour étayer et élargir le « mouvement positiviste ». Ainsi, c’est au nom de l’extension virtuelle du positivisme que Comte apporte son appui et fait l’éloge du sculpteur Antoine Etex avant que ce dernier ne quitte le mouvement positiviste, qu’il décerne prix et critique aux portraits qui sont faits de lui et des autres militants de la cause (le portrait « bizarre » par Bracquemond qui faisait apparaître Comte « triste » et insuffisamment « positif », alors que celui dessiné par Etex était « éminent »). C’est pour le développement de la « religion universelle de l’Humanité » que Comte se consacre aux problèmes de « la consolidation institutionnelle de sa doctrine » : « il fallait convertir certains représentants des élites fonctionnelles » et cela nécessitait un travail conséquent de symbolisation : « Les œuvres d’art font part d’un culte de la théorie, leur diffusion revêt une dimension missionnaire » : création d’affiches et de médailles sur lesquelles seront inscrites « Société positiviste » sur l’une des faces et sur l’autre la devise Ordre et Progrès. Comte est ainsi « préoccupé de trouver une méthode pour la représentation systématique des images chéries », reprochant « aux philosophes de négliger l’univers visuel » et les mettant en garde « contre la dangereuse illusion qui consiste à prendre "les mots pour des choses" ».

    La lecture de l’œuvre d’Auguste Comte qui souligne les activités, les sentiments, les relations singulières des acteurs du positivisme – lecture que nous propose l’ouvrage de Wolf Lepenies – ouvre une voie heuristique qui n’a guère été fermée, suivie par la toute nouvelle sociologie scientifique, et qui reste encore marginalisée en sociologie, à savoir le rôle de l’esthétique, le rôle des sentiments et des émotions, au côté de la raison, comme moteurs de changements sociaux. Les sociologues d’aujourd’hui pourraient aussi suivre une deuxième voie émergeante dans l’ouvrage de Lepenies : ce dernier décrit le quotidien de Comte, fait de voyages professionnels à travers la France, qui accompagnent les interrogations de Comte sur les lieux (« les scènes ») qui peuvent devenir les espaces de capitalisation du mouvement social. Auguste Comte comparait les différentes villes fréquentées entre elles, le monde provincial et la capitale : il constatait que la concentration urbaine et notamment celle de Paris la capitale, favorisaient les échanges entre les hommes et étaient, pourrait-on dire aujourd’hui, des « scènes » du développement du monde positiviste. J’emploie ce terme par analogie avec la sociologie américaine de l’art qui reprend conceptuellement le concept de « scène artistique » : ainsi, Paris, pour Auguste Comte, est ce lieu qui s’apparente à la « scène » du mouvement positiviste alors que, dans le cadre de l’extension de la religion universelle de l’Humanité dans le futur, ce serait plutôt Istambul. Cette notion de « scène » que nous substituons au terme de « lieu », utilisé par Lepenies et Comte, reflète pourrait-on dire les intuitions comtiennes pour une approche plus analytique des « lieux » dans leur capacité à développer ce lien social espéré marqué du progrès social.

    En ce sens, je peux dire que l’ouvrage de Lepenies – qui suit pas à pas les tribulations spatiales, organisationnelles, esthétiques et éthiques d’Auguste Comte et des acteurs du mouvement positiviste – montre toute l’actualité épistémologique d’une réflexion sur cet auteur. Je pourrai ajouter également une analyse descriptive du concret de ces acteurs qui permet de mieux saisir la transformation d’une démarche scientifique en mouvement social et en Religion Universelle de l’Humanité – l’une des variantes des Grands Récits élaborés au XIXe avec ceux de Fourier, Proudhon, Owen, etc. –. Ces Récits et ce récit comtien en particulier sont aujourd’hui « in-croyables » et désormais obsolètes.

    Ce point permet de revenir à l’approche plus politique de Marc Angenot dans l’opposition qu’il établit entre le XIXe siècle de Comte et le XXe siècle. Ce que l’on voit en effet des postures d’Auguste Comte et du Mouvement positiviste décrites par Wolf Lepenies, c’est comment la croyance dans la « Marche en avant de l’Humanité » induit connaissance du monde et actions à mener. La croyance en la religion universelle de l’Humanité est sous-tendue par la structure narrative, commune à tous les « Grands Récits », qui part d’un passé connu ou connaissable pour s’achever dans un « avenir fatal » (Angenot). Le progrès apparaît en effet comme une évidence, à la fois scientifique et technique mais également morale qui devrait guider les comportements, créer un « homme nouveau » et apporter ainsi le « bonheur par le progrès[3] ». La loi comtienne des Trois Âges (religieux, métaphysique et positif) informe ainsi les jugements négatifs sur l’état de la réalité sociale, « l’heure obscure où nous sommes ». Les personnes, les biens et les actes sont alors sous le coup de jugements définitifs évaluant leur investissement actif ou réactif au développement du mouvement. Nous saisissons dans les descriptions de Lepenies cette absence de distance qu’ont Comte et les acteurs du mouvement positiviste, absence de distance qui fait du paradigme du progrès un dogme moral et de l’annonce d’un homme nouveau une nouvelle religion universelle.

    Au vu de l’actualité du XXIe siècle, il est possible d’extrapoler de la description fine des événements comtiens la reconnaissance d’un « absolutisme culturel » (Angenot) de ces Grands Récits au nom desquels se sont concrétisés les totalitarismes du XXe siècle ou celle qui, lors de la perte de la notion de progrès et du développement des intérêts individuels et immanents, se mue en « absolutismes culturels privatisés » divers et fragmentés, mettant en crise par manque de vision globale le social.

    Pour toutes ces raisons, l’ouvrage historique de Wolf Lepenies et sa description minutieuse des activités organisationnelles, esthétiques et topographiques d’Auguste Comte ouvre la voie non seulement à une approche épistémologique sur l’art et le social mais également sur la dimension politique globale des Grands Récits.



    [1] Wolf Lepenies, 1997, Les trois cultures. Entre science et littérature : l’avènement de la sociologie, Paris, Maison des Sciences de l’Homme.

    [2] Marc Angenot, 2010, D’où venons-nous ? Où allons-nous ? La décomposition de l’idée de progrès, Spirale, Trait d’union, Québec.

    [3] Les expressions entre guillemets ici sont des sous-titres de Marc Angenot dans sa présentation du Grand Récit comtien et positiviste.

     






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