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  • Revue Esprit Critique.

    L’utopie maçonnique.

    Céline Bryon-Portet et Daniel Keller.

    Edictions Dervy, 2015, 397p.

    Compte-rendu de lecture de Georges Bertin,

    directeur d’Esprit Critique.

     

    On croyait, depuis les années soixante,  avoir sonné le glas de l’Utopie[1] et voici , à côté de nombre de conférences, de colloques[2], expositions et livres qui fleurissent sur ce thème en ce début de millénaire et auquel notre revue a contribué[3], le remarquable ouvrage de deux spécialistes de la culture franc-maçonne dont l’un des points communs est, sans doute, une  pluridisciplinarité assumée. Céline Bryon-Portet, qui est également notre directrice de rédaction, est docteur és lettres, philosophe et enseigne les sciences de la communication à l’Université de Toulouse,  Daniel Keller qui a enseigné la sociologie à Aix en Provence est normalien, énarque et aussi Grand Maître en exercice du Grand Orient de France.

    L’un et l’autre sont initiés, n’en font pas mystère[4] et sont très impliqués socialement et culturellement du côté de l’Utopie.

    Ils nous livrent là, à propos d’un phénomène qu’ils connaissent bien, un plaidoyer en résurrection de l’Utopie, dans toutes ses dimensions -y compris hétérotopique et uchronique- et étudient, à l’aide des outils de la critique universitaire, le phénomène multiséculaire et pourtant très actuel de l’utopie franc-maçonne.

    Nous sommes loin ici des habituels marronniers dont les gazettes nous gavent à satiété sur le véritable secret des francs-maçons, les francs-maçons et le pouvoir ou l’argent, le complot des illuminés, les « Frères invisibles », etc., et la difficulté que rencontrent nos deux auteurs a été de mettre cela à distance. Par la qualité de leur écrit, ils échappent ainsi aux polémiques tout en travaillant leur propre implication. Soit un regard éloigné, qui est la marque de toute démarche scientifique et qui prend en compte les impératifs spécifiques à la lecture de toute implication, l’écriture à quatre mains en étant un puissant adjuvant.

    Le résultat est qu’ils y ont puissamment réussi, comme ils ont su échapper à une littérature hagiographique franc-maçonne ou de pseudo-savants passent leur temps à se recopier mutuellement, souvent sans citer leurs sources, voire en plagiant les auteurs des générations précédentes. Il est d’ailleurs à noter que la plupart d’entre eux, peu accoutumés au maniement des méthodologies de l’Imaginaire, ont généralement négligé la question utopique présente, dés l’origine de l’Ordre, au cœur du projet des francs-maçons. Céline Bryon-Portet et Daniel Keller jettent ainsi, en ce début de millénaire, les bases d’une « maçonnologie » renouvelée  et dont L’Alma Mater  devrait à nouveau s’emparer, si l’on constate le nombre important de thèses[5] et de mémoires qui sont maintenant consacrés à ce sujet.

    Mas ceci avait un prix, celui du travail acharné et il suffit  pour s’en convaincre, si besoin en était, de regarder la très riche bibliographie, forte de plus de trois cent ouvrages de référence produite en fin d’ouvrage et qui convoque certes l’historiographie, la littérature classique, et ce depuis l’Antiquité gréco romaine, la philosophie des Anciens et des Modernes, la sociologie des sociétés fermées[6] , l’anthropologie culturelle, etc. L’appareil critique en témoigne également,  et ce ne sont pas moins de 489 notes de références que le lecteur est invité à consulter en hors texte.

    Quant à la forme elle-même, elle est élégante et limpide, ne cède jamais, sans explicitation, au jargon ni au pédantisme. Nous avons là affaire à un ouvrage qui fera date et restera sur la table de travail de tous ceux qui travaillent ces sujets. S’il nous est permis de formuler un voeu sur ce point, celui, dans une édition ultérieure, laquelle ne saurait tarder, l’adjonction d’un glossaire qui faciliterait la circulation du lecteur à l’intérieur de l’opus.

    Pour en venir au contenu lui-même, constatant que l’ouvrage a été voulu et réalisé en deux parties : la première portant sur le huis clos du temple  (versant hétérotopique) et la seconde sur les aspects socio politiques, (l’utopie sociale des francs-maçons), de manière à bien mettre en évidence la tension féconde et dynamique, le paradoxe même,  inhérent à l’utopie maçonnique, -ce qui nous semble parfaitement réussi-, nous nous proposons délaissant cet aspect binaire, d’en rendre compte à travers trois niveaux de lecture, auxquels nous a renvoyé la richesse même de ce travail  sur l’Utopie maçonnique:

    ·         La question personnelle et interpersonnelle,

    ·         La question du groupe où se tissent les liens qui rendent possible le vécu de cette utopie,

    ·         Les aspects institutionnels soit organisationnels et politiques.

    La question personnelle et interpersonnelle.

    « L’ordre de la personne, écrivait le philosophe Emmanuel Mounier, est constitué par un double mouvement, en apparence contradictoire, en fait dialectique, vers l’affirmation d’absolus personnels résistant à toute réduction et vers l’édification d’une unité universelle du monde des personnes[7]».

    Ceci, (comme bien d’autres aspects de l’œuvre de ce philosophe), nous a semblé entrer en résonance avec la description que nos auteurs nous font de ce qu’ils nomment « niveau de reliance interpersonnelle, de nature philosophique, existentielle, lequel vise à réconcilier l’homme avec lui-même en lui faisant découvrir sa part d’altérité mais aussi en faisant co-exister les éléments de sa nature duelle » (p.64) et aussi réponse à la déliance porteuse de désenchantements, au développement débridé de la raison instrumentale (p.61). Mounier parlait lui d’asservissement au matérialisme scientifique.

    Comme lieu de l’Eu topie, la loge des francs-maçons est ainsi, pour les auteurs, un espace-temps où se réorganise l’être, « dans la richesse de la reliance, laquelle permet à l’homme écartelé de se relier à soi-même». C’est ce que décrivent les auteurs en insistant sur le processus de reconstruction identitaire qui  y est vécu, également aspiré par le désir de « reliance au monde » lequel est pour l’homme un absolu garant de sens. Certes, on voit bien que pour nos auteurs cet absolu est une « transcendance ramenée au plan de l’immanence », mais ils n’ignorent pas que pour d’autres voies également maçonnes, la dialectique interiorité/extériorité se réfère à une transcendance  irréductible, l’utopie y empruntant souvent les voies de formes immuables telles dans les récits visionnaires d’Avicenne, les évocations de la Jérusalem céleste, de la terre d’Hurqalya et de ses cités, les romans de la quête du saint Graal…lesquels concourent, par un changement de plan, à une semblable transformation intérieure. Et nous savons que certaines formes et rituels  de la franc-maçonnerie y font référence. L’évocation des travaux d’Henri Corbin et des processus imaginaux, me semble là, et ce serait, pour nous, -sans doute la seule réserve que nous ferions- présentés dans une dimension un peu rapide.Car peut-être les francs-maçons seraient-ils,  de son point de vue, des âmes exilées dans un Occident terrestre et cherchant à gagner l’Orient des intelligences célestes, vers d’autres U topoi ? Soit ces formes intelligibles dont parlent les auteurs, quand ils le citent, mais qui, bien sûr, et leur point de vue est respectable, ne se réfèrent chez eux ni au Ciel, ni à aucune « révélation ». Peut-être est ce de ce côté que se vit l’espérance comme vertu justement pointée par les auteurs et qui dépasse les espoirs individuels ou sociétaux si ce n’est frivoles.

    Quoi qu’il en soit, l’ouvrage montre avec beaucoup de clarté ce que sont les deux exigences  constitutives de l’expérience personnelle du Franc-maçon et de son accomplissement en tant que personne :

    -          Expérience esthétique (p106 sq), en ce sens que l’espace de l’utopie sollicite ici la beauté en engageant l’initié sur les voies du Beau, du Bien et du Vrai en lui proposant de se référer à l’Harmonie. Par la charge émotionnelle et affective que provoque cette expérience esthétique, le Franc-maçon, notamment parce que la musique tient une grande place dans ses travaux, accède à la Concorde, car la Musique possède une dimension utopienne, « elle est au temps ce que l’Architecture est à l’Espace » (p. 115). L’une et l’autre créent dans le Temple une Uchronie donnant à l’homme la possibilité d’embrasser des dimensions différentes  de celles qu’il manipule au quotidien.

    -          Conversion de l’être, quand l’initié doit opérer sur lui-même un changement que les auteurs qualifient de metanoia (p 119 sq) ou conversion de l’être laquelle implique une conversion du regard, ainsi, ce projet de transformation repose sur un postulat celui de la perfectibilité de l’être, laquelle, dans la dimension utopique de la construction du temple, aboutit à une prise de conscience de la source intérieure de chacun. D’où la nécessité de ce « souci de soi » qui présidait déjà à la philosophie antique.

     

    Le groupe et la loge.

    La loge est ici définie comme hétérotopie, quand par l’exercice de rituels elle favorise la lâcher-prise des participants en leur faisant expérimenter en groupe une autre façon d’être au monde, ce qui est aussi la marque des utopies (p.28), mettant en avant un imaginaire actif référé aux ateliers des constructeurs médiévaux et aux ordres chevaleresques. Et ceci s’opère sur la base d’une triple alliance entre les membres du groupe :

    -          La nécessité de se relier aux autres, alors que la société ambiante sépare plus qu’elle ne relie,

    -          La conjugaison d’un désir de communion et d’un besoin d’autonomie,

    -          Une subtile dialectique entre le « Je » et le « Nous » au sein d’un groupe extrêmement soudé.

    Et nos auteurs de faire allusion au fait de promouvoir la concorde, la mise en cohérence et la convergence de personnes qui constituent un atelier. Ainsi les échanges humains et intellectuels n’empêchent pas le travail personnel de chacun, et c’est bien l’apport singulier  de chaque membre qui enrichit le groupe, puisque « si tu diffères de moi, mon frère, de ta différence, tu m’enrichis » (Saint Exupéry).

    Particularité des membres, singularité des échanges, universalité des valeurs collectives, ce monde est une utopie vécue en groupe et dans l’équilibre de ces trois pôles. La reliance y est trans-personnelle et spirituelle. Il y faut une véritable culture de la patience assumée collectivement dans la bonne foi que chacun prête à chacun et au groupe et d’où sont bannies les pensées profanes, les soupçons, les rivalités de pouvoir, etc. car la loge constitue une hétérotopie à part (p.78).

    De plus, elle s’inscrit aux antipodes de l’approche intellectuelle moderne, des démarches qui donnent la primauté à l’individu séparé et enfermé dans la course aux honneurs et aux résultats. Il y faut une certaine humilité mais, en échange, la loge, lieu de nulle part au regard profane, permet le dépassement des agrégats individuels, de toute dualité.

    Pour y contribuer, poursuivent les auteur, les pratiques de convivialité dans le groupe, en constituent une dimension affectuelle trouvant son apothéose dans la fraternité. Car les groupes initiatiques stimulent les contacts humains, instaurent des relations fondées sur la partage et des échanges tant matériels que symboliques. La référence ici à Marcel Mauss et à son célèbre « Essai sur le don » prend là toute sa signification. Le repas (les agapes), voire même certaines pratiques alcooliques, la commensalité, s’inscrivent de fait dans une sociabilité de partage, de communication groupale et de communion (p. 98) et relèvent aussi du symbole et de la sacralisation de l’espace utopique qu’est la loge.

     

     

    Les aspects institutionnels.

     

    Si on ne trouve pas en franc-maçonnerie la description d’une cité idéale d’un état parfait, l’ordre incarne pour autant un état d’esprit qui défende les valeurs humanistes. C’est ce qu’il a hérité des idéaux des Lumières, très présentes dans les loges du Grand Orient du Droit Humain, etc. car ce lieu de nulle part permet aux possibles de se déployer (p.363).

    Aussi, Céline Bryon-Portet et Daniel Keller, entre utopies de l’évasion et utopies de la reconstruction, les auteurs, quand ils analysent les impératifs qui guident les francs-maçons, prennent délibérément partie pour les secondes. Conciliant Tradition et Modernité, la franc-maçonnerie est bien, pour eux, une utopie concrète, elle « fait lien entre le lointain de la voûte étoile et la rugueuse proximité de la terre » (p365) et ce dans l’espérance d’un monde meilleu ? Cette espérance est mobilisatrice des énergies, elle enclenche un dynamique mélioratrice, mais, nous préviennent les auteurs, elle travaille sur la longue durée[8] et d’en citer maints exemples historiques avérés, à l’inverse des dystopies qui programmaient, contre les hommes, le bonheur de l’humanité et ont abouti. Car apprendre à espérer produit une conscience anticipante comme l’utopie maçonnique produit une espérance active et pugnace.

    On le voit cette dimension de l’utopie est à la fois institutionnelle,  en ce que l’Institution maçonnique est révélatrice de l’imaginaire social ou créateur qui agite le social en son creux et politique au sens où, pour grand nombre de maçons, elle se préoccupe de la Cité et de son devenir puisque tout franc-maçon se doit de poursuivre au dehors l’œuvre qu’il a débutée dans le Temple en travaillant à se perfectionner, en toute liberté choisie et assumée en accord avec le groupe qui porte l’initié appuyé sur la sagesse de la loge. L’absence de cadre normatif en dehors des murs du Temple est sans doute ce qui explique aussi son adaptabilité au temps qui passe.

    Ce faisant, nous avons là une bonne définition de la praxis à laquelle nous ont conduit nos deux auteurs. Oui, la franc-maçonnerie est une praxis puisque chaque initié en se transformant, en travaillant à se perfectionner, travaille à  transformer le monde, doublement porté par un processus de subjectivisation, c’est la première partie de l’ouvrage, et d’objectivisation, ce sont les aspects socio-politiques, ici référés plus aux utopies socialistes du 19e siècle qu’aux utopies totalitaires du 20e siècle, et c’est la seconde  partie d’un travail mené de bout en bout avec rigueur et qui n’aura pas été sans effet de transformation, en retour, sur ses auteurs, comme ils l’indiquent en conclusion.

     

    Après  cette magistrale étude de la praxis utopique des francs-maçons, resterait à construire un troisième pilier, traitant de la question é-ducative (au sens étymologique e ducere conduire hors de…), de cette  démarche déjà pluriséculaire qui amène les futurs initiés dans les temples, soit de parler de la quête de ces hommes et de ces femmes qui sont devenus des francs-maçons et maçonnes, mais ceci est une autre histoire !

     

    GB, Angers le 15 juin 2015.



    [1] Marcuse Herbert, La fin de l’Utopie,  Paris, Editions du Seuil, 1968, 141 p

    [2] Voir Figures de l’Utopie colloque du CNAM et de l’Université d’Angers en 2013, publié aux PUR en 2014, avec, déjà,  de Céline Bryon Portet : La Franc-maçonnerie organisation utopienne et uchronienne.

    [3] Imaginaire et utopie, entre marges et marchés, E.C. vol. 14, 2011, sous la direction de Nizia Villaça et Georges Bertin

    [4] « Voyage de deux initiés partant à la découverte de leur moi… » (p.368)

    [5] Par exemple, Poulet Célia,  L’apprentissage d’une pratique démocratique: l’exemple de la prise de parole en Franc-maçonnerie. Thèse de doctorat de sociologie sous la direction de  Nicole Ramognino, Université d’Aix Marseille, 2011.

     

    [6] Voir à ce sujet le non moins remarquable ouvrage de Céline Bryon Portet, Sociologie des sociétés fermées,  Presses Universitaires de Montpellier, 2014.

    [7] Mounier Emmanuel, Le personnalisme, in Oeuvres complètes, Paris, Le Seuil, 1961, p. 459.

    [8] (ce qui invalide les dénonciations et sempiternels procès en complots qui font le succès des tabloïds)

     






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