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  • La société transculturelle[1].

    Georges Bertin[2]

    Edilivres 2014.

    Compte-rendu de lecture  de Martine Arino

    Les nouvelles technologies de la communication produisent un profond changement de nos sociétés, de nos cultures et de nos langages. Dans l’ouvrage,la société transculturelle, son auteur,le chercheur Georges Bertin, démontre ce processus de transformation de nos sociétés, en sociétés transculturelles, phénomène majeur et irréversible de notre époque.

    La force de ce livre est d’examiner comment et pourquoi le concept de transculture et non pas d’inter culture est un concept opératoire pour penser dans un même mouvement cette dialectique de la singularité, de la particularité et de l’universalité, essence même du transculturel. Le transculturel dépasse les déterminismes mono culturels, crée des échanges réciproques sans hiérarchie dans des espaces temps dématérialisés ; les réseaux numériques. De fait, il instaure l’altération des cultures dans sa capacité d’unir.

    Ainsi le premier chapitre retrace l’impact des nouvelles techniques de communication sur la société, de la Galaxie Gutenberg de Marshall Mac Luhan à la galaxie Internet de Manuel Castells, sans oublier François Rabelais[i] qui y appréhendait une mutation sociale reconnaissant le rôle moteur de l’imprimerie dans « l’inspiration divine ». Mac Luhan « voyait s’effondrer les hiérarchies traditionnelles héritées de la société industrielle » avec l’avènement de l’ère numérique,Manuel Castells y observe« une révolution des relations et des imaginaires sociaux ».

    Georges Bertin propose une analyse des imaginaires à l’œuvre dans l’histoire de nos sociétés de la logosphère ou société mythologique, de la graphosphère ou société du progrès à la numérisphère société « fondée sur la concaténation des marginalités (Maffesoli), temps de synthèse et de syncrétisme amplifiée par l’accélération des échanges. » (p.39)

    Le chapitre sur l’Orient et l’Occident pointe les pénétrations entre ces deux pensées et cultures en communication incessante. Le chercheur démontre que toute classification Orient et Occident est une aporie tant les emprunts ont été nombreux (les pédagogues de l’Education Nouvelle, la littérature, la spiritualité…). Les prémisses d’une transculturalité seraient à rechercher au 19ième siècle avec le mouvementSaint-Simoniens et théosophique, ainsi que le positivisme d’Auguste Comte. A partir de là, une éducation au transculturel voit le jour : Ferdinand Buisson, Decroly, Piaget faisant référence à l’Orient et à ses pédagogies. Ces intellectuels influenceront l’Education Populaire en France. « Le modèle développé par les groupes de l’Education populaire dépasse l’utilitaire, il est donc bien dionysiaque et initiatique. » (p.67)

    La transculturalité n’est pas une menace, il n’est pas question d’un choc des civilisations mais d’un processus nous permettant de « respirer en commun (conspirent au sens étymologique) une atmosphère transculturel) (p.72).

    La conclusion est une invitation à plus d’humanisme et résonne dans l’actualité d’une Europe frileuse d’accueillir des immigrés.

     Après avoir élucidé la genèse du concept et de ses implications sociales, le troisième chapitre aborde son émergence dans la « Sociétés Monde », la Société des réseaux.

    La relation  transculturelle est celle d’un nouveau vivre ensemble fondé sur des « liens ouverts fluides », « hybriques » (p.76). L’auteur utilise une pertinente métaphore pour illustrer le mouvement à l’œuvre sur internet ; le transculturalité serait un filet dont les mailles de tailles différentes uniraient les différents membres, phénomène mondialisé, réticulaire etcomplexe. C’est un fait social total tel que Marcel Mauss[ii] l’a défini.

    Un nouveau régime sociétal transculturel produit par les réseaux est en train d’émerger. C’est alors que Georges Bertin illustre avec brio, une recherche action sur les nouvelles figures de la société en réseau. L’auteur a la manière des ethnométhodologues[iii] est membre de cette communauté tant sur le net que lors de rencontres physiques à Glastonbury en Grande Bretagne, ce qui donne d’autant plus de force à son analyse. Il s’agit de créer un réseau virtuel autour du mythe d’Avalon via le réseau social Face book. L’auteur nous livre une connaissance de l’intérieur de cette communauté et de ce mythe qu’il étudie depuis de très nombreuses années[iv]. Le point de départ de cette recherche est de « vérifier l’affirmation de Michel Maffesoli[v] qui définit la Post Modernité comme une synthèse d’archaïsme et de modernité numérique utilisant notamment la plasticité des réseaux pour créer du lien social. » Le chercheurà travers son analyse du vécu, les échanges sur Facebook et autres sites met en lumière l’appartenance de ses membres à une Néo Tribus. Néo Tribus décrite par le sociologue, Michel Maffesoli. La trans culturalité en est le moteur et est vécu comme une richesse. Dans la continuité des thèses de l’anthropologue, Gilbert Durant[vi], ce réseau est le lieu « déploiement d’une imagination créatrice partagée et collective « ordonnance de l’être aux ordres du meilleur. » » (G. Bertin, 2014, p. 94)

    La société transculturelle nous jette dans un univers fait de complexité ; abolition du temps et de l’espace avec le web, mutations des imaginaires, nouvelles sociabilités et donc nouveaux signes.

    Ainsi, le dernier chapitre déconstruit les cadres de pensées de la Modernité, notre ancien monde, pour une conversion transculturelle appelant une pensée du complexe. Le web produit un flot de signes sans cesse réinterprété par les internautes, il multiplie les interprétants à l’infini. « Quand les processus de globalisations et d’échanges sont acceptés comme normes, les flux culturels observés ne peuvent être rapportés aux seuls critères de nos formations politiques et culturelles nationales. »

    Pour reprendre les concepts de l’Analyse Institutionnelle de René Lourau[vii], le web est instituant. Il a le pouvoir de créer et d’institutionnaliser de nouveaux signes, de nouveaux symboles et de nouvelles communautés. L’heure est au voyage, au nomadisme aux appartenances multiples. Le concept de transculturalité est opératoire pour appréhender cette complexité du monde ; la dialectique Sociétés, Culture, Civilisations. Il n’y a plus de centre, ni de périphérie mais une réticularité en mouvement. La logique n’est plus seulement inductive, déductive mais surtout transductive. Quelque chose échappe à l’ordre établi ! « Méthodologiquement, la transduction, agent de la Trans culturalité, propageant une information dans un milieu chaotique à haute température, contribue à la réorganisation de la matière dans une forme à la fois active et énergétique. » (p. 109).

    A l’heure où le concept d’identité fait couler beaucoup d’encre et de sang, ce livre en offre avec la notion de transculturalité une approche humaniste, dynamique, ouverte, hybride, inachevée…

    Et de conclure que nous avons toutes et tous une identité transculturelle parce que comme il a été brillement démontré tout au long de ces pages, une société transculturelle est en train d’éclore !

     

    Martine Arino, le 15 septembre 2016.

     



    [2]chercheur en sociologie, socio-anthropologue, docteur en sciences de l'éducation, habilité à diriger des recherches en sociologie, directeur de recherches en sciences sociales au CNAM Pays-de-la-Loire, directeur de la revue esprit critique, revue internationale de sociologie et de sciences sociales.

     



    [i]Rabelais, Quart Livre LVI, Œuvres complètes, Paris, Maisonneuve, 1986.

    [ii] Mauss Marcel, Essai sur le don, Paris, PUF/Quadrige, 2007.

    [iii] « La notion de personne (…). Nous n’utilisons pas le terme en référence à une personne. Cela se rapporte plutôt à la maitrise du langage commun, que nous entendons de la manière suivante. Nous avançons que les gens, à cause du fait qu’ils parlent un langage naturel, sont en quelque sorte engagés dans la production et la présentation objectives du savoir de sens commun de leurs affaires quotidiennes en tant que des phénomènes observables et racontables. » Garfinkel et Sacks, 1970,  On Formal Structures of Practical Action, p. 339, dans Coulon, L'Ethnométhodologie, PUF, 1987.

    [iv] Bertin Georges et Guillaud Lauric, Les Imaginaires du Nouveau Monde, (codir.) Mens Sana,2011.

    Bertin Georges, La quête du Saint Graal et l'Imaginaire, Paris, Corlet, 1997. 

    Bertin Georges, Un imaginaire de la pulsation, lecture de Wilhelm Reich, PU de Laval, 2005.

    Bertin Georges et Liard Véronique, Les Grandes images, lecture de Carl Gustav Jung, Québec, PUL, 2008.

    [v][v]Maffesoli Michel, Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masses, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.

    [vi] Durand Gilbert, L’anthropologie et les structures du complexe, Cercles International d’Etudes et de recherches transdisciplinaires, N°12, mai 1998.

    [vii]Lourau René, L'analyse institutionnelle, Paris, Éditions de Minuit, 1970.

     






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