Appel à communications

  • "La réflexivité dans et par la recherche"
    Coordination du numéro Eliabel Agard (CERIC-LAMES) Lyna Benaissa (Aix-Marseille Université) Eleni Demetriou (LAMES) Matthieu Demory (LAMES) Arthur Imbert (LEST) Benoit Lebouc (LAMES) Emily Lopez Puyol (ADEF) Alice Pavie (LAMES-CMH)

    Argumentaire

     

    Porté au pinacle dans cette tentative de prendre pour objet le processus de construction de l’objet, le thème de la réflexivité est assurément partie intégrante de la recherche scientifique. Qui d’autres que les jeunes doctorant.es pour discuter des tours et des détours de la réflexivité dans la pratique du terrain. La Revue internationale de sociologie et de sciences sociales Esprit critique, fidèle à sa philosophie originelle, confie la coordination d’un numéro thématique à une équipe de doctorant.es du Lames (UMR 7305), les exhortant par-là à questionner la réflexivité dans ses différentes facettes et quant aux enjeux qu’elle révèle.

     

    La réflexivité en sciences sociales consiste en l’analyse de diverses faces de la pratique scientifique, en prenant le rapport du chercheur à l’objet de recherche pour objet d'analyse. Elle apparaît dès les débuts de « l’ethnologie de terrain », sous la forme de l’écriture à la première personne (Olivier de Sardan, 2000), mais ce n’est qu’à partir des années 1960 que des ouvrages et des articles méthodologiques lui sont consacrés (Ibid).

    Le recours à la réflexivité est aujourd'hui très fréquent, ce qui s'explique en partie par la légitimation croissante de la démarche ethnographique dans son ensemble (Fassin, 2008). Il existe néanmoins plusieurs types de réflexivité et une hétérogénéité des pratiques correspondant à l'usage de ce terme (Olivier de Sardan, 2000).

    Selon la perspective bourdieusienne, l'attitude réflexive doit permettre au sociologue de rompre avec ses propres prénotions, à travers la constitution d’un point de vue objectivant. Les outils et pratiques réflexives, et notamment « l'objectivation participante » visent à contrôler et maîtriser le rapport subjectif à l'objet de recherche, constituant « une des conditions de l’objectivité scientifique » (Bourdieu, 2003, p.44). Dans la perspective de l'épistémologie du positionnement (standpoint), le point de vue subjectif peut précisément être utilisé à des fins de production de savoirs (Haraway, 2007 [1988]) et l'idée d'atteinte individuelle d'une objectivité universelle est remise en cause (Harding, 1991). Les chercheur∙ses doivent travailler à la production d'un point de vue autonome collectif fondé sur l’expérience de la domination pour approcher la vérité du monde social (Mazouz, Lépinard, 2019). Cette réflexion sur l'articulation entre expérience sociale et production du savoir renvoie également à la question du lien entre sciences et politique et au sens de la « neutralité axiologique » (Weber, Kalinowski, 2005). Les engagements pluriels en tant que « liens politiques, institutionnels, professionnels, contractuels, mais aussi biographiques, familiaux, intimes et parfois même charnels » (Naudier, Simonet, 2011, p.5) sont-ils des obstacles à la scientificité ?  Peuvent-ils au contraire en constituer une ressource ? Les implications éthiques des choix méthodologiques sont ainsi à interroger.

     

    L'objectif de ce numéro d'Esprit Critique est donc de questionner les pratiques réflexives des chercheur∙ses en sciences sociales, leurs évolutions et leurs effets scientifiques et sociaux. Ce questionnement passe par une cartographie non exhaustive de ces pratiques, de leurs apports et limites respectives, ainsi que des variations des significations associées au terme de « réflexivité » à travers elles. Le premier axe portera sur les traces et les opérations d’écriture et d'analyse mobilisées pour produire la réflexivité. Le deuxième axe se concentrera sur la réflexivité en train de se faire, à partir des pratiques concrètes de mise à distance et leurs effets, en lien avec les terrains d'enquête et les enquêtés. Le troisième axe portera sur la réflexivité comme objet, analysée comme pratique sociale, socialement et historiquement située.

     

    Axe 1 : Penser la réflexivité : traces et opérations

    Si, dans les sciences sociales, la portée heuristique de l’attitude réflexive est devenue « autant une exigence scientifique qu’une condition anthropologique » (Gaucher, 2009, p.8), les modalités concrètes de production de cette posture sont souvent moins explicitées. Les contributions s'inscrivant dans cet axe aborderont la réflexivité comme méthode, dans sa dimension matérielle, en interrogeant les traces qui servent de support à la démarche réflexive et les opérations d’analyse auxquelles elles sont soumises.

    Le récit d'enquête est le type le plus courant d'analyse réflexive. Il s'agira d’interroger sa forme et les opérations d’écriture qui aboutissent à sa production.

    L'écriture inclusive est un exemple d'opération d'écriture qui interroge la construction du point de vue du chercheur ou de la chercheuse sur l'objet, car elle amène à réfléchir sur les catégories de description de la population d'enquête.

    L'image peut aussi être utilisée afin d'appuyer ou d'illustrer les processus de construction du point de vue, comme c'est le cas en sociologie et anthropologie visuelles. Quelle place et quel statut doivent alors être accordés à ces supports visuels ? Quel peut en être l'impact sur l'écriture ?

    Dans les deux exemples, l'analyse réflexive de ces processus ne risque-t-elle pas de se restreindre au niveau individuel ? Par quelles opérations peut-on situer le point de vue individuel dans un « espace des points de vue » plus élargi (Bourdieu, 1993) ?

     

     

    Axe 2 : La réflexivité en acte : terrains, rapports de force et positionnement éthique

    Les contributions s'inscrivant dans cet axe analyseront la production en acte de la réflexivité, en fonction des terrains et des conditions d'enquête. Certains terrains induisent-ils ou nécessitent-ils une prise de distance particulière de la chercheuse ou du chercheur (Ghasarian, 2002) ? La proximité sociale, politique ou simplement physique avec les enquêtés est souvent suspectée de troubler l'objectivation scientifique. En enquêtant sur le métier de ses parents, F. Bajard donne à voir comment cette proximité peut parfois constituer une ressource (2013), bien qu’elle soit toujours à interroger. Ces enjeux s'expriment également dans les travaux de chercheur∙ses en CIFRE, qui mènent une recherche « toujours teinté[e] de tensions et d'ajustements » (Foli, Dulaurant, 2013, p.2). Faisant face à des incompréhensions, voire à des tentatives d'instrumentalisation, les chercheur∙ses en CIFRE jonglent entre des identités multiples.

    À l'inverse, une plus grande distance avec les enquêtés interroge la capacité d'empathie de l'enquêteur∙rice (Avanza, 2008) et la façon dont l'écart et l'incompréhension peuvent être mis à profit.

    Outre la question classique des biais d'enquête dans le rapport ordinaire aux enquêtés, les rapports de pouvoir qui se nouent dans les relations d'enquête feront l'objet d'une attention particulière. Faut-il prendre en compte les conséquences de l'enquête pour les enquêtés, et si oui comment ? La position éthique de l'enquêteur∙rice peut être questionnée dans le choix de l'objet et la réalisation de l'enquête, mais aussi à l'étape de l'écriture et de la restitution des résultats (Desrosières, 2008).

     

    Axe 3 : La réflexivité comme objet : une pratique sociale et ses transformations

    Ce dernier axe entend interroger les évolutions historiques de la réflexivité en tant qu’objet.

    Comment se traduit l’intégration des pratiques réflexives en sciences sociales ? Pour répondre à cette question, la place consacrée à leur apprentissage dans les cursus de formation et la forme qu’y prennent les pratiques d’enseignement constituent un prisme à privilégier.

    Les pratiques réflexives seront ici analysées en lien avec le contexte social dans lequel elles s'inscrivent et dans leur dimension historique. Les effets des évolutions du monde universitaire (précarisation, compétition accrue) sur la capacité à se distancier et à faire état de ses cheminements personnels pourront être questionnés.

    Elles seront également analysées à l'échelle individuelle en tant que pratiques sociales et socialement situées. Certaines trajectoires sociales peuvent par exemple favoriser la réflexivité, comme la mobilité sociale (Eribon, 2009), le passage de frontières de genre (Macé, 2010) ou de frontières géopolitiques. Au contraire, certaines résistances à l'objectivation peuvent également s'analyser comme liées à des positions sociales ou institutionnelles (Desrosières, 2008 ; Lépinard, Mazouz, 2019). 

    Dans la lignée des apports de l'épistémologie du positionnement, la construction du point de vue peut être considérée comme « l’aboutissement d’un travail collectif de description, d’analyse et de lutte politique, dans un espace historique particulier et en rapport avec des situations particulières d’oppression » (Hartsock 1998 cité dans Bracke, et al., 2013, p.55). Pour ne pas en rester à une séparation artificielle entre l'individu et le contexte dans lequel il évolue, les contributions consacrées à ce processus collectif de production de la réflexivité seront valorisées.

     

    Bibliographie

    Avanza Martina, 2008, « 2 : Comment faire de l'ethnographie quand on n'aime pas "ses indigènes" ? Une enquête au sein d'un mouvement xénophobe », dans A. Bensa et D. Fassin (dir.), Les politiques de l'enquête. Épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », p.41-58.

    Bajard Flora, 2013, « Enquêter en milieu familier. Comment jouer du rapport de filiation avec le terrain ? », Genèses, n° 90, p.7-24.

    Bourdieu Pierre (dir.), 1993, La misère du monde, Paris, Éditions du Seuil, 947p.

    Bourdieu Pierre, 2003, « L’objectivation participante », Actes de la recherche en sciences sociales, n°150, p.43-57.

    Bracke Sarah, De la Bellacasa Maria Puig, Clair Isabelle, 2013, « Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives contemporaines », Cahiers du Genre, n°1, p.45-66.

    Desrosières Alain, 2008, « Quand une enquêtée se rebiffe : de la diversité des effets libérateurs, ou les arguments des trois chatons », Genèses, n° 71, p.148-159.

    Eribon Didier, 2009, Retour à Reims. Paris, Fayard, 247p.

    Fassin Didier, 2008, « L’inquiétude ethnographique », dans A. Bensa et D. Fassin (dir.), Les Politiques de l’enquête. Épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », p.10-11.

    Foli Olivia, Dulaurans Marlène, 2013, « Tenir le cap épistémologique en thèse Cifre. Ajustements nécessaires et connaissances produites en contexte », Études de communication, n° 40, p.59-76.

    Gaucher Charles. 2009, « De passeur de mots à médiateur de sens : affronter les risques méthodologiques d’une interprétation anthropologique de la quête identitaire des Sourds ».

    Recherches qualitatives, 28(3), p.6-18.

    Ghasarian Christian (dir.), 2002, De l'ethnographie à l'anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux, Paris, Armand Colin, 254p.

    Haraway Donna, 2007, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey, Nathalie Magnan, Paris, Exils, 333p.

    Harding Sandra, 2016, Whose science? Whose knowledge?: Thinking from Women’s Lives, États-Unis, Cornell University Press, 334p.

    Hartsock Nancy, 1999, The feminist Standpoint Revisited, and Other Essays, New York, Basic Books, Feminist Theory and Politics Series, 272p.

    Lépinard Eléonore, Mazouz Sarah, 2019, « Cartographie du surplomb », Mouvements.

    Macé Éric, 2010, « Ce que les normes de genre font aux corps / Ce que les corps trans font aux normes de genre », Sociologie, vol.1, p.497-515.                                         

    Naudier Delphine, Simonet Maud, 2011, Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherche et engagements, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 256p.

    Olivier de Sardan Jean-Pierre, 2000, « Le "je" méthodologique. Implication et explication dans l’enquête de terrain », Revue française de sociologie, vol. 41, n° 3, Jul. - Sept., p. 417-445.

    Weber Max, Kalinowski Isabelle, 2005, La science, profession et vocation. Suivi de Leçons wébériennes sur la science & la propagande, Marseille, Agone, coll. « Banc d'essais », 300p.

     

     

    Soumission des articles

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    alice.pavie [@] gmail.com

    eleni.demetriou [@] etu.univ-amu.fr

    chiousse [@] mmsh.univ-aix.fr

    nouvelespritcritique1[@] gmail.com

     

     

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